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Planche extraite d'un Atlas historique de Vidal Lablache (Vidal-Lablache : Paul Vidal de la Blache 1845-1918)

Les frontières naturelles

3 min
À retrouver dans l'émission

Aucun pays n’a de forme arrêtée, les frontières sont élastiques et la géographie et l’histoire dessinent entres elles des entités fractales.

Planche extraite d'un Atlas historique de Vidal Lablache (Vidal-Lablache : Paul Vidal de la Blache 1845-1918)
Planche extraite d'un Atlas historique de Vidal Lablache (Vidal-Lablache : Paul Vidal de la Blache 1845-1918) Crédits : LEEMAGE - AFP

La France est un petit morceau de plastique jaune et transparent avec lequel on me laissait jouer enfant. On y avait percé des trous à l’emplacement des villes mais ni le concept de frontières naturelles ne celui d’hexagone n’étaient patents. Je regrettait un peu les roues dentées du spirographe, presque aussi malaisées à parcourir, mais génératrices de figures régulières. 

Vidal de la Blache, dans son Tableau géographique de la France, préfère imputer cette problématique absence de formes aux sciences géographiques, plutôt qu’au territoire lui-même : « Notre imparfaite terminologie géographique ne fournit pas de nom qu'on puisse appliquer, sinon par métaphore, à ces contrées qui, sans avoir l'étroitesse d'un isthme, se dessinent comme un pont d'une mer à une autre. » 

Louis XIV aura tout au plus tenté, avec l’aide de Vauban, de bâtir des petites Pyrénées à la frontière nord-est. N’en subsiste aujourd’hui que les socles végétalisés et les Andorres belges des tabacs détaxés. On a tendu aussi, à la fin du XXe, après deux invasions vexantes pour le grand roi inutile, les structures autoportantes de plusieurs centrales nucléaires qui gardent la frontière avec nonchalance — la demi-vie du moindre de leur isotope ridiculisant tout l’histoire européenne. Les quatre cheminées de la centrale de Cattenom sont bien visibles depuis la ville de Schengen, dans le Luxembourg voisin, tandis que la petite stèle qui commémore, là-bas, le traité éponyme, est d’une discrétion redoutable — je n’en tirerais cependant pas de conclusion hâtive, ce sont rarement les monuments les plus gros qui survivent aux empires. 

Je donnerais d’ailleurs, s’il fallait, tout Versailles — Versailles aux eaux pleines de plomb et aux miroirs empoisonnés — pour la modeste Porte Saint-Denis, ce morceau du Grand Siècle coincé dans les rues de Paris comme une vieille diapositive qui commémore le passage de Rhin, la prise de quarante forteresses et la reddition de Maastricht. C’était, par sa position même, à l’emplacement d’une ancienne enceinte mais à l’intérieur, déjà, de la ville, la proclamation du caractère universel de Paris, ville dorénavant si vaste que ses frontières lui seraient dorénavant intérieures.

Et si la ville n’a pas tout à fait tenu ses promesses, pas plus que ce roi géographe qui n’avait pas réussi à offrir à son royaume le Rhin comme frontière naturelle, la porte est restée là, splendide et intacte, bientôt rejointe en hauteur par les immeubles haussmanniens qui ont eu l’élégance, en ne la dépassant jamais, de la traiter comme un gabarit infrangible. 

Le charme de Versailles tient, aussi, pourtant à son statut de frontière — de frontière étrangement déplacée, elle aussi, à l’intérieur du royaume.  Le château Louis XIII en brique rouge, l’ancien relais de chasse convulsionné autour de sa cours d’honneur comme un nautile dans son coquillage se déploie horizontalement, côté parc, avec ses bras plus grands ouverts que ceux d’un méridien, comme une longue ligne de partage entre les siècles. Les Châteaux de la Loire, ces fausses forteresses dont on a allongé démesurément les pignons et les échauguettes pour qu’elles crèvent le ciel du Moyen-Age finissant, jouent aussi avec les limites du temps, au bord d’un fleuve trop indécis pour servir de frontière. 

Les entités historiques n’ont pas de frontières stables, mais des bornes innombrables  — des coins qui viennent fendre la masse compacte du Pré Carré. Aucun pays n’a de forme arrêtée, les frontières sont élastiques et la géographie et l’histoire dessinent entres elles des entités fractales. Norbert Elias raconte, dans La dynamique de l’Occident, que le roi de France ne parvenait pas, autrefois, à se rendre de Paris à Orléans : des seigneurs rivaux avait tendu, entre la forteresse de Montlhéry et celle de Dourdan, une sorte de corde imaginaire qui faisait tomber tous les chevaux de son armée. 

Le Royaume de France a failli rouler dans l’herbe humide et disparaître à jamais.  La seule frontière naturelle de la France que je connaisse est toute proche de là. C’est sur une route forestière de l'Essonne, entre Cheptainville et Lardy. Il y a là-bas, au sommet d’une petite côte, un panneau qui annonce le passage d’un col, d’une altitude de 136 mètres. C’est un peu ironique, mais c’est le seul panneau de ce type à 300 kilomètres à la ronde, et mon cœur battait ce jour-là d’un patriotisme sincère.

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