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Gare abandonnée dans la Creuse

Les gares désaffectées

3 min
À retrouver dans l'émission

La régularité des trains est une donnée astronomique

Gare abandonnée dans la Creuse
Gare abandonnée dans la Creuse Crédits : Bernard RIBOULET - Getty

J’ai assisté un jour à la réfection d’une ligne SNCF dans le sud du Finistère. La méthode était impressionnante : une machine soulevait les rails, arrachait les vieilles traverses en bois pourri, aspirait le ballast usé, agrafait des traverses neuves et réinjectait entre elles des pierres aux angles bien marqués que des ancres vibrantes stabilisaient comme un puzzle en 3D. 

Il n’y avait pas de liant mais cela tiendrait ainsi un demi-siècle. 

L’ensemble des opérations pouvait d’ailleurs s’apparenter au passage d’un train très lent, mais qui aurait possédé encore la régularité des choses ferroviaires. Les horaires du prochain convoi de reballastage, en 2063, étaient peut-être déjà connus par des riverains. Le vieux Gracq observait autrefois, à l’aube de ses 90 ans, les peupliers de l’île Batailleuse, en face de Saint-Florent-le-vieil, en constatant qu’il les verrait bientôt couper pour la troisième fois. 

Les habitants du bout du monde verraient passer deux fois le convoi comme je verrais repasser je l’espère la comète de Halley en 2061. 

La régularité des trains est une donnée astronomique. 

Les blessures infligées au paysage par la fermeture des petites lignes mettent ainsi des années à cicatriser. 

Je ne l’ai jamais connue en service, je ne l’imagine pas autrement que je l’ai toujours vue, transformée en maisonnette : je ne peux me résoudre pourtant à ce que l’ancienne gare d’Argentré, sur une ligne désaffectée qui reliait autrefois Laval à Montsûr, ne rouvre pas un jour, alors que j’ai vu se refermer sans douleur, à quelques centaines de mètres de là, les grands cirques de la carrière qui alimentaient le four à chaux — et qu’à aucun moment je n’ai ressenti devant celui-ci, déjà fendu comme une tour médiévale, de sentiment mélancolique. 

Le train nous attache étrangement à la terre. 

Je me sens mal à l’aise quand j’emprunte une vélo-route installé dans une ligne de train désaffectée, j’ai toujours un vague sentiment d’usurpation — ces chemins creux et rectilignes ne sont pas faits pour moi, ni cette providentielle vélo-route qui me permit pourtant, après une crevaison et une averse, de me reprendre à la sortie d’Evreux, et de faire mentir la prophétie des habitués du café qui nous avaient prédit que nous n’arriverions jamais au Havre, ni cette longue ligne droite entre Neufchâtel-en-Bray et Dieppe qui descend sans danger jusqu’à la Manche, mais qui vient cruellement rappeler que la ligne la plus directe entre Paris et la mer est à jamais fermée, et que Dieppe n’est plus accessible en train qu’en opérant une correspondance dans la gare souterraine de Rouen, ni, enfin, cette ligne droite plus confidentielle entre Gometz la Ville et Limours en Essonne, dont le l’étrange rail en T,  comme une interminable memento mori ferroviaire, venait sans cesse me rappeler que c’était ici que l’aérotrain avait battu ses premiers records de vitesse, et que je n’étais pas à ma place.

Il y a dans la vélo-route quelque chose d’un profanation. On est là dans les les ruines du plan Freycinet —cette utopie ferroviaire de la fin du 19e siècle jamais tout à fait réalisée qui voulait cristalliser la France comme un flocon de neige, qui voulait relier chaque préfecture à ses trois sous-préfectures et celles-ci à tous leurs chefs-lieu de cantons. 

De toutes les causes imaginables à la révolte inattendue des Gilets jaunes, les deux plus certaines me semblent l’instauration des bus Macron et la réforme récente de la SNCF — une grande peur citoyenne, un inexplicable sentiment de trahison, la certitude soudaine, après un siècle d’incertitude automobile, que la France rêvée du plan Freycinet était abandonnée pour toujours.

Léo Strauss, le prince des anti-modernes, le grand adversaire de Machiavel, disait que tout pendant qu’il subsisterait quelque part un forteresse classique invaincue, un argument oublié, une vérité endormie, alors le monde moderne demeurerait prenable.

Ces gares abandonnées apparaissent soudain moins comme des ruines que comme un authentique contre-pouvoir.

Dans une émouvante confession tardive, Léo Strauss avait aussi donné sa conception adolescente du bonheur terrestre : devenir chef de gare dans la grande plaine du nord de l’Allemagne, élever des lapins et relire sans fin les dialogues de Platon.

Alors qu’on vient d’assister, désemparé, à l’enlisement dans les terres-pleins marécageux des grands giratoires du dernier projet en date de modernisation de la France, de l’éternelle réforme de Turgot, toutes ces lignes autrefois condamnées par la rationalité économique semblent prêtes à revivre, et le pays à entrer avec elle dans la recherche d’une liberté moins effrénée qu’au siècle de l’automobile, mais peut-être meilleure et plus régulière. 

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