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Professeur de mathématiques

Les génies

3 min
À retrouver dans l'émission

Si la France avait eu un moins bon palmarès au prix Nobel de littérature, je ne suis pas certain que je serais devenu écrivain.

Professeur de mathématiques
Professeur de mathématiques Crédits : Emilija Manevska - Getty

Je m’en doutais un peu mais cela avait été une découverte plutôt déprimante : j’ai fait il y a un an le tour de toutes les librairies de l’aéroport de Mumbai sans tomber sur un seul livre traduit du français — rare moment dans ma vie où j’aurais pu être rassuré par un Guillaume Musso, porté au bord des larmes par un Marc Levy. 

Je me souviens pourtant d’un livre, feuilleté des années plus tôt, véritable trésor de mauvaise foi écrit je crois par un polytechnicien à la retraite — qui d’autre qu’un polytechnicien à la retraite pour écrire ce genre de livre — qui classait les différents pays du monde en fonction du nombre de génies qu’ils avaient produit. 

La France était première. 

Combien de fois moi-même ne me suis-je pas réjoui du plus grand des records nationaux, ce nombre sidérant de Nobel de littérature que la France avait produit, et produirait encore — le temps peut-être que cet énigmatique intellectuel mondain français qui semble régner, comme un nouveau Bernadotte, sur les membres du comité Nobel, en ait fini avec ses ennuis judiciaires et ses accusations de viol. 

Si la France avait eu un moins bon palmarès je ne suis pas certain que je serais devenu écrivain. Presque un lauréat sur huit c’est une chance qu’on ne peut pas laisser passer. 

Bienheureux hommes de lettres français ! Publier un roman à la rentrée littéraire donne une chance sur 300 à peu près d’obtenir le Goncourt : c’est, dans des ordres de grandeurs similaires, comme si les tombolas scolaires distribuaient des maisons. 

Évidemment cela ne va durer éternellement : ma courte expérience des aéroports indiens m’incite à ouvrir au plus vite un PEL.  

La France comme habitat naturel des génies universels : la thèse du livre de mon polytechnicien n’a jamais semblé aussi faible. 

Déjà en 1945 Brice Parain, notre dernier Diderot, le futur directeur de l’encyclopédie de La Pléiade, écrivait, lucide : «  Notre pensée ne fournit plus d’idée. Il n’est donc pas raisonnable qu’on la protège. Depuis un siècle, toutes les conceptions politiques, historiques, mathématiques, philosophiques qui dominent aujourd’hui dans le monde sont nées ailleurs que chez nous. Le marxisme, la géométrie non euclidienne, la théorie des ensembles, l’axiomatique moderne (...) Nous mourrons comme la Grèce est morte sans même être la terre où le messie viendra. »

C’était  Heidegger, pas encore tout à fait nazi, qui tenait lieu de génie de la philosophie quand j’étais lycéen — et je n’avais jamais entendu parler de Bourbaki. 

Mais admettons que c’est un peu exagéré.  Parain lui-même sauvait Louis de Broglie de cette débâcle générale et plus près de nous Pierre-Gilles de Gennes a bien tenté d’inaugurer un nouveau champ de la physique.

Mais passé ces rares génies cachés dans les greniers de leurs châteaux de famille, l’Angleterre, pour ne citer qu’elle, semble avoir engendré un génie incontestable par discipline, quand la France fournissait au mieux de grands laborantins : qui mettre en face de Newton, Darwin et Turing ?  

Pasteur, ce n’est pas mal, mais ce n’est pas non plus Darwin. Marie Curie, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas Einstein.

Il existe, a contrario, toute une littérature qui voudrait ramener Einstein à un petit disciple du grand Poincaré. C’est sous la plume de ce dernier qu’on trouverait la première formulation du célèbre E=MC2. 

Un cas intéressant, Einstein. Il résiste bien, quoi qu’on fasse, au nationalisme — il reste fondamentalement apatride et si je me réjouis, évidemment, de la défaite nazi, je demeure curieux de la façon dont von Braun aurait dû, à moment, tolérer un peu de science juive dans les équations paraboliques de ses V2 pour leur faire atteindre leurs cibles en Amérique. 

Plus sérieusement je me demande si le génie n’est pas un sous-produit du nationalisme européen. 

Rien n’est plus tragique, au fond, que l’exceptionnelle, que la jalouse vitalité de la science allemande entre Bismarck et Hitler.

A sa façon la seconde guerre mondiale ressemble à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie — les troupes américaines et Russes entrant dans l’abominable fournaise pour tenter de sauver quelques manuscrits et pour aller récupérer, dans leurs laboratoires entourés de cadavres, les derniers génies scientifiques de l’Europe.

Le seul livre venu d’Europe que j’ai vu dans les librairies de l’aéroport de Mumbai était plutôt embarrassant, malgré ses touchants efforts iconographiques pour paraître un peu hindou en arborant de jolies croix gammées gaufrées sur sa couverture : il s’agissait d’une édition de Mein Kampf.

S’il y a un génie qu’on ne peut pas contester à l’Europe, c’est celui du Docteur Faust.

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