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Réplique de la grotte de Lacaux à Montignac.

Une plongée dans l'imaginaire des grottes

3 min
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Des mondes enfouis, des palais de la nature, un appel à se replonger dans des temps préhistoriques : les grottes sont des monuments terrestres qui semblent tant nous dire. Et si la civilisation nous avait été enseignée par les mondes souterrains ?

Réplique de la grotte de Lacaux à Montignac.
Réplique de la grotte de Lacaux à Montignac. Crédits : MEHDI FEDOUACH - AFP

J’aimais déjà beaucoup les cartes quand j’ai découvert, dans mes encyclopédies pour enfants, des sortes de rendus tridimensionnels de celles-ci, qui servaient à expliquer certains phénomènes naturels, comme le cycle de l’eau, l’éruption des volcans ou, plus près de nous, la pousse des cheveux : tout cela se passait dans un cube de verre aux parois invisibles, sauf à l’endroit où la croûte terrestre, ou la peau, avaient été coupée bien nette par le scalpel explicatif. 

Areva a parfaitement su utiliser cette vision du monde, du monde comme un grand Rubik’s Cube sphérique, dans une publicité mythique, qui montrait le cycle de l’uranium comme un casse-tête résolu ou une partie de Sim City idéale, sur l’air entêtant de Funky Town.

Mais les plus réussies de ces cartes, c’était celles qui expliquaient la formation d’un système karstique : l’infiltration de l’eau dans la roche calcaire, l'apparition d’un fleuve souterrain, la démultiplication des cavernes — toute la grammaire de la grotte était ainsi détaillée, de l’aven au siphon, de la paisible doline au gouffre terrifiant. 

La carte tridimensionnelle était devenue un espace de projection : je rêvais d’aller là-bas, de me dissoudre, comme l’eau acide, dans la carte feuilletée du sous-sol, et je redoutais en même temps la présence de ce monde, trop beau pour que son existence puisse être négligée, trop dangereux pour qu’on ait le droit d’y pénétrer. 

J’aimais déjà, plus que tout, plus que les ruines de châteaux-fort, et les grottes en étaient comme la concentration au degré le plus haut : à la fois herse et douve, oubliettes et mâchicoulis, intensification terminale de leurs dispositifs de défense et pièges dentelés destinés à protéger un mystérieux donjon.  

Ma plus forte impression de lecteur resterait ainsi, pendant longtemps, le boyau étroit et noir que remontaient Johan et Pirlouit à la fin de La source des dieux, boyau qui devait les conduire dans la caverne luminescente où vivait le gardien barbu de la source.

Quelque chose m’avait terrorisé là, et je n’aimerais désormais, dans les grottes que je visiterai plus tard, que les tortures qu’on leur avait fait subir pour les rendre accessibles : les parois élargies et dynamitées, les chapes de béton coulées sur le sol, les fils d’Ariane solidement accrochés aux murs, les passe-câbles et les boîtes de dérivation étanches, les petits écrans lumineux des sorties de secours.

Les répliques de Lascaux et Chauvet me semblent plus réussies que les originaux. 

Je n’aimais ainsi dans les grottes que les parties humaines, et si je repensais à la position insoutenable de Johan et Pirlouit, en observant les cornes de rhinocéros gravées et les contours d’une main peinte, j’étais heureux que des hommes, des milliers d’années avant moi, soient venus profaner l’insupportable silence des mondes souterrains.

Je ne suis pas certain que notre fascination pour les grottes ne vienne pas d’impressions similaires, et de ce qu’on y trouvait, des millénaires avant la révolution néolithique, les traces d’objets technologiquement hors de portée des humains de leur temps.

Il y a ces grottes aux sources pétrifiantes, qui pouvaient donner l’impression anticipée de maîtriser les techniques de la métallurgie.

Il devait y avoir aussi, et ce dès les âges les plus reculés, quelque chose de l’ordre de l’admiration devant le génie bâtisseur déployé ici, devant ces dômes à la tenue parfaite, ces voûtes coulées d’un seul bloc ou consolidées par des forêts de piliers.

Et nous restons, encore, à l’autre bout de la révolution industrielle, charmés par ces tas de vaisselles de Sèvres et par les plis à la Bernin du moindre recoin de caverne.

C’est comme si la civilisation nous avait été enseignée par les mondes souterrains — que ce que nous avons cherché à égaler n’avait jamais vraiment existé, sinon dans la décomposition et la recomposition inlassable du calcaire souterrain. 

La civilisation pourrait ainsi se ramener à une erreur d’interprétation. 

À moins de souscrire aux théories qui voient dans le cycle du carbone l’une des réalisations majeures de la vie sur cette terre — alors les grottes seraient bien mieux que les palais d’une civilisation perdue, les tissus ou organes de la Terre envisagée comme un seul organisme.

Il se peut aussi qu’aveuglés par notre récente passion pour le carbone, la seule chose vraiment vivante sur cette terre, comme dans une féerie marxiste poussée à son extrême, ce soit un autre produit des grottes, ce soit l’or lui-même, cet élément inerte qui semble doté, depuis déjà quelques millénaires, d’une vie propre et insolente — l’or qui rêvant de revoir le soleil aurait recouvert toute la surface de la terre, êtres vivants compris, d’un fin revêtement stérile. 

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