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Gyroscope (gravure du 19ème siècle)

Les gyroscopes

3 min
À retrouver dans l'émission

Une toupie couchée et immobile sur la pointe d’un stylo

Gyroscope (gravure du 19ème siècle)
Gyroscope (gravure du 19ème siècle) Crédits : Universal History Archive/UIG - Getty

La chose m’a surpris, presque désagréablement : j’ai vu passer sur mon téléphone la vidéo d’une toupie gyroscopique tenue sur un stylo et couchée à la verticale. Cela représentait un défi, clairement, à la toute puissance de la gravitation. Je connaissais, bien sûr, toutes ces techniques à base de bouchons en liège et de fourchettes qui permettaient de faire tenir n’importe quoi sur une pointe, en plaçant le centre de gravité de l’objet composite à un endroit contre intuitif : le degré zéro de la physique amusante. 

Je connaissais aussi les toupies gyroscopiques. J’en possède évidemment une. Il s’agit d’une sorte de sphère armillaire qui emprisonne un anneau qu’on peut mettre en rotation rapide avec un fil ; on découvre alors que la chose exerce une contrainte, presque comme si elle était vivante — une souris dans notre main qui essaierait de fuir. 

Le phénomène, facile à appréhender et à l’origine de la plupart des merveilles de l’aéronautique, s’appelle la conservation du moment angulaire : l’axe de rotation du gyroscope, tout pendant qu’il tourne, est devenu le nouveau centre du monde, et rien ne pourra le faire varier, ni la rotation de la terre ni un brusque changement dans la répartition des masses de l’univers — à moins de souscrire au plus beau et au plus discuté des principes physique, le principe de Mach, selon lequel le disque du gyroscope serait en réalité entraîne, aspiré, par l’égale répartition des étoiles autour de lui. 

Mais je suis loin de posséder le niveau requis en physique pour en juger sereinement. J’étais juste interpellé, sur la vidéo que j’avais aperçu, par l’immobilité relative de la toupie : elle ne tenait que par sa pointe au stylo, et tout le reste de la structure était en porte-à-faux. Cela était possible, dans mon souvenir, mais uniquement si le gyroscope pivotait sur son axe, et rattrapait en quelques sortes son porte-à-faux en le lançant dans toutes les directions possibles. L’objet, spatialement, déséquilibré, rattrapait en quelque sorte dans le temps ce déséquilibre, en lui opposant, de façon séquentielle, tous les contre-poids nécessaires. On sortait dès lors du champ incertain du miracle pour entrer dans le domaine enchanté de la jonglerie.

Restait cependant le cas, désagréable et déstabilisant, de cette toupie couchée et immobile entraperçue sur mon téléphone, et qu’aucun mouvement de pivot ne venait rattraper : était-ce seulement légal ? Ne s’agissait-il pas de ce genre d’expériences, prisées des métaphysiciens qui, en apparence anodines, signifient rien de moins que la mort de notre univers, l’effondrement de toutes les étoiles révulsées sur cette anomalie monstrueuse, la fin du monde physique ? 

Cela m’a fait fait penser à l’avertissement d’un vendeur de trottinettes sur les dangers des gyroscopes : un seul bug, et l’on était propulsé au sol. La chose, contrairement au vélo ou à ses trottinettes bien aimées, n’exploitait pas directement un principe physique, et n’avait de gyroscopique que le nom : ce que l’on tenait entre les pieds ne communiquait pas avec le silence des étoiles lointaines mais avec le bruissement d’un circuit électronique qui recalculait en temps réel l’équilibre du système complexe constitué par l’humain et la roue. Ce qu’on dévalait, en gyroscope, ce n’était pas directement le monde pentu des lois de la physique mais quelque chose de plus granuleux et de plus mesquin : on évoluait, contraint, contre les parois de labyrinthe d’un code informatique, et si pour une raison ou une autre un glitch se produisait et qu’on traversait une paroi interdite, quelle que soit notre vitesse acquise, on tomberait certainement. La physique du gyroscope était toute empoussiérée de bugs et d’erreurs de programmation possibles, et cela rendait ce mode de déplacement intuitivement faussé et soudain désagréable — ou bien j’étais tombé sur le meilleur vendeur de trottinette du monde. Je suis d’ailleurs ressorti de sa boutique avec une trottinette métallisée d’un classicisme irréfutable.

Restait la question de cet autre bug, de ce gyroscope anormalement incliné. Mon gyroscope étant alors immobilisé dans la chambre de mes filles, qui dormaient. J’ai dû tricher, en regardant des vidéo sur Youtube pour m’assurer du caractère impossible du phénomène : de fait, j’ai appris que le gyroscope devait bien pivoter autour de son axe, et qu’on appelait ce mouvement la précession. 

Mais en entendant mon youtubeur supplier, avec des yeux vides et une voix blanche, qu’on mette des pouces bleus à sa vidéo explicative, j’ai eu un court sentiment de damnation : nous ne vivions plus réellement sur cette terre, nous en méprisions les lois élémentaires, nous étions tous devenus des gyroscopes hypocrites — et notre chute n’en serait que plus dangereuse.

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