LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Des spectateurs assistent à la course cycliste Paris-Roubaix le 8 avril 2018

Les hectomètres

3 min
À retrouver dans l'émission

C’est la raison secrète pour laquelle je regarde du cyclisme à la télévision.

Des spectateurs assistent à la course cycliste Paris-Roubaix le 8 avril 2018
Des spectateurs assistent à la course cycliste Paris-Roubaix le 8 avril 2018 Crédits : QUIÉVY - AFP

J’ai passé l’autre jour mon dimanche après-midi allongé sur un transat devant Paris-Roubaix.

C’est l’une des premières classiques de la saison : les arbres n’ont pas encore de feuilles, on voit à peu près tout. La façon dont les petites maisons s’étirent, côté jardin, pour grignoter des mètres carrés sous leurs longs toits obliques. Les traces visqueuses que font les gazs d’échappement des hélicoptères sur les sillons des champs. Les pieds passés à travers les grilles de la galerie de sa fourgonnette d’un homme qui brandit un fumigène — la tôle blanche avait dû brièvement lui apparaître hésitante et houleuse. 

Je n’ai pas vu la mort du coureur belge, j’ai raté l’échappée de Sagan, je somnolais un peu. Les brusques virages que faisait le peloton pour aller gratter un peu d’aventure à travers la morne plaine picarde me tenaient tout juste éveillé, comme la vibration subliminale des pavés inélastiques. 

J’ai beaucoup aimé, aussi, l’un des derniers virages, à l’entrée de Roubaix, avec l’apparition d’un bel immeuble en brique noir dont les modules répétitifs formaient un quart de cercle aussi joliment marqué que celui d’une section du Colisée. Le vélodrome m’a surpris, en revanche, par sa petitesse : une chambre à air abandonnée sur le sol et sur laquelle les pales des hélicoptères appuieraient comme des mains à la recherche d’une fuite : le Paris-Roubaix est une course de plat jusque dans les vitrages relevés de ses derniers hectomètres. 

Hectomètre. C’est la raison secrète pour laquelle je regarde du cyclisme à la télévision. 

C’est le seul domaine où ce terme est encore en usage. Quand j’avais appris en primaire le système métrique, j’avais eu un peu pitié de l’hectomètre, le moins aimé des termes de longueur. Carl Lewis était champion du monde du cent mètres, pas de l’hectomètre. Quand j’avais été initié au concept de l’hectare — et de la façon la plus concrète qui soit, en déroulant avec mon grand-père une bobine de fil bleu pour mettre une parcelle de prairie en culture — on ne m’avait pas dit que c’était un carré d’un hectomètre de côté. 

Le plus plus subtil marqueur du passage d’une culture rurale à une culture urbaine est sans doute à chercher dans le triomphe du millimètre, au détriment de l’hectomètre. C’est simple : il n’y a que Jalabert, le héros cycliste moyen de mon adolescence, devenu consultant pour France Télévision, qui parle encore d’hectomètre. C’est juste avant que le sprint s’élance, et on voit presque sa bouche éternellement maussade dans le H aspiré “des derniers hectomètres”. 

Les autres hectomètres vestigiaux sont plus confidentiels, ou plus lointains. Pour aller visiter la perle de l’orient, à Shanghai, improbable fusion entre l’atomium et la Tour Eiffel, et il possible de traverser le fleuve à pied, par un tunnel, dans une sorte de petit train tiré par une ficelle. La perle de l’orient date de 1995, la Chine s’ouvrait à peine au monde, et on est encore loin du train à suspension magnétique qui relie aujourd’hui la ville à son aéroport. On a tout juste amélioré l’expérience utilisateur du petit train en rendant la voûte du tunnel luminescente et dynamique — c’est devenu Space Mountain, en ligne droite, et sans accélération. Les usagers de Tripadvisor sont majoritairement sceptiques sur l’intérêt du dispositif. 

Mais c’est pourtant le fait qu’il soit sans accélération perceptible qui représente son principal intérêt archéologique. Nous sommes face aux improbables reliques d’un système SK, petite success story pyrénéenne du transport hectométrique par câble à cabines débrayables — un hybride entre le téléphérique et le métro. Si Poma, le concurrent alpin, a survécu, notamment grâce à ses téléphériques urbains joyeusement dispersés à travers le monde, de Medelin à New-York et à Laon, les systèmes SK ont partout disparus, et les hectomètres avec eux.

J’ai eu le privilège d’emprunter jadis celui du parc des expositions de Villepinte : la cabine ne s’arrêtait pas, quand elle arrivait sur le quai, et j’avais eu l’impression de sauter directement dans le futur. Celui de Noisy-le-Grand, au pied du démoniaque Abraxas, le chef-d’oeuvre francilien de l’architecte Ricardo Bofill, n’est jamais entré en phase d'exploitation — le quartier qu’il devait desservir a été, je crois, une victime collatérale lointaine de l’invasion du Koweït. Ses cabines, vandalisées et fantômales, attendent en vain sous la Terre le retour en grâce de l’hectomètre disparu.

Intervenants
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......