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"Australopithecus Africanus", fossile d'australopithèque découvert en Afrique du Sud

Les hominidés fossiles

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L’humanité : le plus prodigieux enchaînement de figures de gymnastique qu’on ait vu.

"Australopithecus Africanus", fossile d'australopithèque découvert en Afrique du Sud
"Australopithecus Africanus", fossile d'australopithèque découvert en Afrique du Sud Crédits : Universal History Archive / Contributeur - Getty

J’ai été marqué par un détail, il y a longtemps, à la Fondation Cartier. J’étais venu voir une exposition du peintre et graphiste Japonais Tadanori Yokoo. J’avais été attiré là, initialement, par la peinture d’un virage urbain en épingle dans une ville japonaise. C’était en 2006, et je devais être trop snob pour aller voir à la place la contrepartie filmique du tableau, le troisième volet de la franchise "Fast and Furious", précisément consacré à la problématique du virage en épingle dans un environnement tokyoïte : Fast and Furious, Tokyo Drift. Choix heureux, en fait, cela m’avait permis de découvrir la partie la plus problématique et la plus génialement hideuse de l’œuvre de Tadanori Yokoo : de toiles psychédéliques immenses, mauves, vertes, violacées et angoissantes comme des réservoirs de Harley Davidson peints à l'aérographe, et remplies de tourments méditatifs, de cerveaux éventrés, de paradoxes cosmiques et d’objets de pensés. C’était justement  les bassins humains qui flottaient dans le bas du tableau comme des mâchoires de requins qui devaient spécialement me marquer. Ils étaient traversés par des carpes et cela reste comme la représentation la plus saisissante que j’ai vue du mystère de la génération, de l’énigme de l’humanité. Nous étions ces carpes qui étaient passées à travers des centaines de milliers de bassins successifs, des carpes miraculées, aveugles et plusieurs milliers de fois millénaires, échappées de tous ces pièges successifs. 

L’humanité : le plus prodigieux enchaînement de figures de gymnastique qu’on ait vu, un mouvement ininterrompu, des millions de contorsions successives qui ont permis à la carpe de franchir ces différents anneaux. 

Des contorsions, au sens premier du terme : des échanges amoureux rapides dans des grottes torturées ou sur l’herbe humide, des désirs soudains comme des feux de forêts, des viols par millions dans des cités en flamme, des histoires d’héritages arrangés, la fable de l’amour, les matchs sur Tinder. 

Au fond l’humanité ressemble, si on la considère sous cet angle, étroitement darwinien mais exact, à la page d’accueil d’un site pornographique soigneusement rangé par spécialités sexuelles, ou si l’on préfère, moins prosaïquement, à un nuage de tags, ces mots clés du nouveau discours amoureux. 

Un nuage de tags : la chose est sans doute déjà un peu oubliée. C’était un constellation de mots flottants, comme si on les avait écrits sur la peau d’une méduse transparente, dans un coin des pages web. C’était encore plus beau qu’un calligramme d'Apollinaire, et subtilement érogène. 

A moins d’imaginer à l’autre bout du monde les mains d’un administrateur réseau qui sortirait de son rack, pour une opération de maintenance, le tiroir sur lesquels sont stockés, comme des scarabées à pinces ou des plombs d’imprimerie, tout ces bassins convulsionnaires. 

Un article du Monde racontait justement l’autre jour les invraisemblables batailles d’ego entre anthropologues autour des plus anciens fossiles humains connus. 

L’impression que j’en avais eue, c’était qu’ils jouaient aux osselets avec les reliques de nos ancêtres, ou qu’ils s’amusaient à secouer le plus fort qu’ils pouvaient les tiroirs de leurs confrères — des tiroirs apparemment situés dans le coffre d’une banque à Nairobi plutôt que dans un muséum — pour déranger le plus possible le bel ordonnancement de leurs théories respectives. Le jeu consiste ainsi à prouver que le galbe d’un fémur, l’orientation d’un trou occipital, la structure en forme de bretzel du bassin de l’hominidé rival s’accordent difficilement avec une bipédie régulière : l’hominidé bascule alors dans la famille un peu vexante des proto-chimpanzés. 

A chaque fois que la bête du voisin se redresse un peu trop, on la fait ainsi redescendre d’un petit coup d’article sec frappé contre le bord du tiroir, et les ossements retombent en pagaille. 

J’ai repensé alors aux bassins en désordre du grand tableau kitsch de Tadanori Yokoo et à cette théorie anthropologique pour le moins radicale et encore plus déstabilisante qui voit une contradiction, une impasse évolutionniste, dans le fait que nos cerveaux, de plus en plus gros, passent de moins en moins bien dans des bassins que la station debout a drastiquement resserrés. D’où ces crânes de nourrissons en forme de diaphragmes et cette lente et irréversible augmentation du taux de naissances par césariennes. 

Notre intelligence aurait atteint un palier critique et ces batailles entre anthropologues en sont peut-être le signe le plus net. 

Et si Kim Kardashian, la Vénus callipyge de la télé-réalité, est universellement moquée pour sa bêtise, elle est peut-être notre unique porte de sortie — notre meilleure anthropologue. 

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