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Un homme dans un supermarché

Les hypermarchés

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Les huîtres, énormes et grasses, étaient posées à côté d’une coupe de liquide jaune pâle : le luxe nous appartenait enfin.

Un homme dans un supermarché
Un homme dans un supermarché Crédits : PhotoAlto/James Hardy - Getty

Savoir ce qui distinguait un supermarché d’un hypermarché a été aussi important, à un moment de ma vie, que la distinction entre une basilique et une cathédrale a pu l’être pour un pèlerin du moyen-âge. 

J’ai vu les tentatives vaines de l’Intermarché de ma ville pour devenir épiscopal : une ville dans la ville, un délicieux fantasme d’exhaustivité. Vetimarché, Bricomarché, Stationmarché : rien de ce qui était humain ne lui était inconnu. Je me souviens d’y avoir rempli un chariot entier d’alcool pour préparer un nouvel an : joies simples et vomitives du trafic d’indulgence dans un commerce de proximité.  

Mais cette ville en tôle aux fondations en mousse de polyuréthane n’avait aucune chance : nous habitions à 20 kilomètres du second plus grand Carrefour de France et celui venait de refaire sa galerie marchande — le glacis qui menait à la ligne impeccable des caisses. L’hypermarché était tellement sûr de lui qu’il avait laissé, sur son parking, un Darty et un But se fortifier de petits avant-postes, à portée immédiate de ses tirs de défense nourris du pouvoir d’achat.

Qui n’a jamais vu une affiche 4 par 3 : “Chez Carrefour à Noël les huîtres sont à prix coûtant", n’a pas connu l’âge d’or des hypermarchés. Les huîtres, énormes et grasses, étaient posées à côté d’une coupe de liquide jaune pâle : le luxe nous appartenait enfin.

Mais c’était un autre signe d’opulence qui m’avait marqué : le magasin, plus grand et plus répétitif qu’une photo de Gursky, possédait une mezzanine, à droite après l’entrée centrale, au dessus de la partie traditionnellement dévolue au petit électro-ménager, aux jouets et aux produits d’entretien— la partie gauche étant réservée au textile, puis à l’alimentaire. Qu’un hypermarché aussi grand éprouve le besoin de se dédoubler, même partiellement, c’était vertigineux — même si je dois avouer que nous montions peu dans ce premier étage, spécialisé dans les meubles, à cause de l’influence irrésistible d’un Ikea, situé moitié plus près et ouvert le dimanche.

Mes parents aimaient par ailleurs déplorer le caractère épuisant des hypermarchés à deux étages, comme le Auchan de Vélizy ou le Continent d’Evry, et ils ont été logiquement des early-adopter de la révolution du drive. On ne verra jamais d’hypermarchés en forme de gratte-ciel. L’âge de l’hypermarché est mort avant d’atteindre le tiers de la Samaritaine. 

Mais le sentiment m’est resté : les supermarchés en duplex furent des points d'achèvement du monde industriel. L’espace plié y avait le moelleux d’un chausson aux pommes, le caractère mystérieux et sacré d’une lettre cachetée. J’ai une seule mauvaise expérience dans ces espaces onctueux et feuilletés. J’avais participé, en 2000, en tant qu’intérimaire, à l’inventaire d’un de ces magasins. On m’avait attribué un scanner portatif et laissé seul dans le rayon des désodorisants. 

Un vrai marqueur de classe, d’ailleurs, ces désodorisants. Peu de définitions du prolétariat me semblent plus probantes que celle-ci : c’est la classe sociale qui utilise massivement des désodorisants en spray. La bourgeoisie préfère les bougies Diptyque, quand la classe moyenne installe des VMC dans ses combles — obsédée qu’elle est par l’idée que ne doit rien sentir.

Une fois bipé, mon dernier cylindre d’air provençal synthétique, j’avais été invité à déguster un café avec les autres intérimaires. C’était dans les immenses sous-sols de l’hypermarché, qui ressemblaient, avec leurs piles poussiéreuses de maïs, d’ananas et de cœurs de palmiers en conserve, à un abri anti-atomique.

J’étais jeune et orgueilleux, sans doute, mais j’avais été choqué par la façon dont on nous avait servi le café. Un grand flacon de Nescafé avait circulé entre nous en silence, et quelqu’un nous avait servi, avec une louche, de l’eau chaude puisée dans une grande marmite en aluminium posée sur un transpalette : j’avais eu brièvement l’impression d’être un esclave ou un prisonnier politique.

Mais j’ai retrouvé, bientôt, ma passion pour les supermarchés à deux étages en découvrant le Champion du Boulevard Saint-Marcel, doté d’un fascinant système pour véhiculer les chariots d’un étage à l’autre au moyen d’un plan incliné où ils étaient attrapés par des sortes de dents mobiles et rougeoyantes dans lesquelles j’avais facilement reconnu les cornes à crémaillère du diable.

Et j’avais bien l’impression, à chaque fois que je descendais là-bas, d’être arrivé, entre les boîtes de crackers pleines de griffes croustillantes et les flacons d’alcool soigneusement étiquetés, dans le laboratoire de Faust— dans le cœur palpitant de la ville moderne.

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