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Le phare de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

D'un aéroport à l'autre : les infrastructures fantômes

3 min
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J’ai été invité un été aux Matins de France Culture pour parler de Notre-Dame-des-Landes, et j’étais alors obscurément un partisan éclairé du grand projet d’aéroport.

Le phare de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes
Le phare de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes Crédits : DAMIEN MEYER - AFP

J’avais publié un roman qui s’appelait L’aménagement du territoire et imaginé un personnage de préfet qui préemptait, dès les années 60, ces landes désolées pour que l’avion du futur, le supersonique Concorde, épargne au décollage les vitres de l’agglomération nantaise — je ne sais plus si mon préfet existait bien, mais j’avais entendu parler du double bang d’un avion militaire qui aurait à l’époque fait tomber un mur de la gare sur une malheureuse usagère, et cela s’était mêlé dans ma mémoire aux souvenirs d’enfance de Virilio sur les bombardements de la Place Royale et de la rue du Calvaire. 

J’étais ainsi obscurément un partisan éclairé du grand projet d’aéroport ; j’aimais le BTP, le grain des pistes, les bretelles d’accès, les parkings voyageurs — tout ce bocage anthropocène qui relie et qui sépare les choses, qui découpe le monde en parcelles productives et rend le réel plus dense et plus prolifique qu’une haie épineuse, mais aux mûres comestibles — avec tout au-dessus du paysage, plaqué à lui peut-être mais presque aussi magique que les pavés mal équarris de la cour de l’hôtel de Guermantes, qui communiquaient dans la mémoire proustienne avec les marches aquatiques du baptistère de Saint-Marc à Venise, la masse fantasmatique d’un énorme aéroport, pilier du ciel et de la terre, communiquant, par-dessus les nuages et les géodésiques terrestres, avec les autre pas japonais des infrastructures aériennes globalisées : l’enveloppe mobile de la Terre, la dérive accélérée des continents, le Gondwana des voyageurs. 

J’avais dû dire à peu près ça, et je m’étais élancé, depuis le littoral normand — c’était le cœur de l’été et les journées étaient encore infinies — jusqu’à Paris, satisfait de ma modeste contribution à la mythologie française des infrastructures. 

J’avais rejoint très vite, au bout d’une heure de route, la vallée de l’Arques,  un peu en aval de Dieppe —  haut lieu des guerres de religion, avec les ruines du château, défendues par Henri IV, qui résista aux assauts de la Ligue, comme des futurs Gilets jaunes, qui avaient repris ici-même un rond-point à l’état jacobin.

Une vélo-route devait me conduire de là en douceur jusqu’à Forges-les-Eaux. 

Mais le paysage resta longtemps indécis, entre mer et campagne, dans la vallée creusée de ballastières inondées.

La véloroute, dont on avait conservé, comme pittoresques éléments de décors, la signalétique ferroviaire, avait en effet été installée dans le lit de l’ancienne ligne Paris-Dieppe : l’une des lignes historiques du chemin de fer français, ancien accès privilégié de Paris à la mer, à ses poissons, à ses bains et à son Angleterre. 

La ligne Paris-Dieppe : un ancien fleuve inversé dont les alluvions auraient été inlassablement remontées par d’antiques machines, depuis  les bassins de son delta jusqu’à la verrière de la gare Saint-Lazare, où tout ce ballast serait venu s'amonceler comme des cailloux colorés dans le fond d’un petit aquarium.

J’avais ainsi été happé, pendant deux heures, par le courant du fleuve fantôme, à peine plus visible, dans la carte routière, que ne l’est la voie lactée au-dessus des villes, et j’ai été déposé ainsi à Forges-les-eaux, petite ville étape, au beau nom de fabrique rococo, et tombée là, comme un bouton décousu, au fond de la boutonnière argileuse du pays de Bray. 

J’ai ensuite perdu la véloroute et ses fantômes ferroviaires, en rejoignant, comme on changerait de siècle, la portion de l’ancienne nationale 15 qui remontait jusqu’à Gournay : une heure de ligne droite, de faux plats, de camions meurtriers. De très loin, mon plus mauvais souvenir cycliste. 

Mais j’ai été sauvé par un panneau qui annonçait la présence d’une abbatiale à ma droite, à Saint-Germer-de-Fly, et j’ai momentanément remplacé panneaux réfléchissants et signes d'aiguillages par des vitraux et des croix, avant de monter dans ce qui reste l’un de mes plus beaux mouvements cyclistes, sur le grand plateau du Vexin d’où je vis, au détour d’un virage, s’ouvrir soudain à ma gauche, tout le paysage parcouru — et l’espace d’un instant, passé du train disparu à un avion fantôme, j’ai entrevu le paysage qui s’est envolé à jamais, avec l’abandon du projet de troisième aéroport parisien, un temps destiné à voir le jour ici, aux confins nord-ouest de l’agglomération parisienne. 

Et de la tour de contrôle de celui-ci ne restait plus, sur une route forestière qui longeait les bords du plateaux, qu’une modeste table d’orientation sur la commune au nom hyrulien de Lalandelle — comme un autel aux Notre-Dames des aéroports disparus. 

par Aurélien Bellanger

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