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Un homme en train de chiner des bandes dessinées dans une brocante

Les intégrales de bande dessinée, ou le chemin de croix du collectionneur

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La bande dessinée étant un art de masse, ses originaux doivent être nativement des produits commerciaux, et le parcours du collectionneur méticuleux relève parfois du chemin de croix.

Un homme en train de chiner des bandes dessinées dans une brocante
Un homme en train de chiner des bandes dessinées dans une brocante Crédits : Davide Ronfini / EyeEm - Getty

Ce n’est pas Disney qui me menace, ni l’univers cinématographique Marvel ni la galaxie Skywalker — même si j’ai des posters La reine des neiges un peu partout chez moi, des oreillers Olaf, des figurines de Sven, des Barbies chantantes Anna et Elsa et que mes enfants possèdent toutes les tailles de pyjamas Mickey. 

Disney est très présent, peut-être, mais il ne me rend pas fou : je lui paie une sorte d’abonnement mensuel, un abonnement Disney en merchandising, des albums à colorier au yaourt à boire, mais il n’a pas mon âme. 

Celle-ci appartient largement à des éditeurs belges, au multivers de la bande dessinée francophone : le seul domaine où j’ai vraiment abdiqué et remis mon libre arbitre entre les mains d’un service marketing, c’est celui des intégrales de la bande dessinée belge classique — avec quelques infidélités du côté de Dargaud, pour l’intégrale des Peanuts, et de Glénat pour les Picsou

Les intégrales à dos rond de Dupuis, la pléiade de la bande dessinée : je ne connais rien de plus beau. Rien que pour Peyo, entre les Schtroumpfs et Johan et Pirlouit, j’ai en pour dix volumes. Sans compter l’atypique format à l’italienne des aventures complètes de Poussy.

Mais je dois rajouter, réédités au Lombard, tous les Benoît Brisefer : car ce serait trop simple si tout le monde était chez le même éditeur. Si les Chlorophylles de Macherot sont aussi au Lombard, les Sibyllines sont chez Casterman, alors que Clifton est au Lombard et Mirliton et Pantoufle, qui est un peu décevant mais qu’il faut bien avoir, car c’est l’unique collaboration du maître de la bande dessinée animalière avec le grand Goscinny, est à nouveau chez Casterman. 

Les tintinophiles savent depuis longtemps, et je ne parle même pas des tintinophiles millionnaires collectionneurs d’originaux, qu’une collection complète de Tintin se doit de comprendre jusqu’à 3 volumes de certains albums, comme Tintin au pays de l’or, un cas d’école, entre le fac-similé noir et blanc de 1940, le fac-similé en couleur de 1950 et sa version redessinée de 1971 : les choses sont parfois plus simples avec les Essais de Montaigne ou les Saintes écritures. 

D’autant que les éditeurs de bandes dessinées s’obstinent à compliquer le travail, déjà assidu, des collectionneurs, comme avec ce spectaculaire fail des éditions Dupuis qui avaient oublié des planches de leurs intégrales Gaston de 2013, obligeant ses acheteurs à se procurer un mystérieux addenda  — avant de ressortir 5 ans plus tard une nouvelle intégrale.

C’est devenu l’un des charmes de la bande dessinée belge : elle produit presque autant d’intégrales que d’œuvres originales. Les amateurs de Tif et Tondu ont ainsi le choix entre l’ancienne intégrale, à dos plat, et la nouvelle intégrale à dos rond. Et c’est un miracle qu’un album original de Blutch ait réussi à passer entre les deux — encore qu’il existe en deux versions, l’une à 39 et l’une à 16 euros. Et que c’est bien sûr, pour compliquer adorablement les choses, la version noir et blanc qui coûte le plus cher, et que je me suis procurée.

Il existe même, dans le monde infini des intégrales, l’équivalent des incunables, comme cette intégrale Jijé, le fondateur de l’école de Marcinelle dont il me manque un seul tome, le 16, que je ne trouve jamais à moins de 100 euros.

Le collectionneur d’intégrales, que je suis, se retrouve ainsi rattrapé par le collectionneur d’originaux, qu’il a en général renoncé à être, moins pour des raisons financières que par fidélité benjaminienne à la reproduction technique : la bande dessinée étant un art de masse, ses originaux doivent être nativement des produits commerciaux. 

Il n’y a aucune disgrâce à collectionner des BD offertes autrefois par Total. 

Les intégrales ne valent peut-être d’ailleurs que par là où elles échouent toujours à l’être — des histoires tardives et délirantes des derniers Sibylline de Macherot, jamais parues en album, à ces autres étrangetés de ma bibliothèque : les histoires du bagnard Bobo en deux tomes, aux éditions Hibou, la suite de Docteur poche et la planète des chats, aux éditions Mosquito, un Chaminou et le Khrompire bizarrement découpé en deux tomes, par Marsu production, le roman graphique de Franquin, Les Robinsons du rail, avec le démarrage, par Gaston, d’une merveilleuse locomotive atomique, les deux tomes oubliés de La ribambelle de Roba.

Tout cela prend de la place, la place exactement qu’occupaient autrefois, dans les maisons bourgeoises, les intégrales de Voltaire ou les sermons complets du père Bourdaloue : un paradis de papier dont j’ai lu toutes les pages mais dont je ne sais sincèrement pas si mes enfants les rouvriront un jour.

par Aurélien Bellanger

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