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Salon Biedermeier, tableau d'Otto Erdmann (1834–1905)

Les intérieurs bourgeois

3 min
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Les promesses de l’histoire et les œufs de dragon de la bourgeoisie : c’est en passant la nuit, un jour de dédicace à Uzès, dans la maison de l’ancien directeur de l’usine Haribo locale, que j’ai compris le vieux concept marxiste de réification.

Salon Biedermeier, tableau d'Otto Erdmann (1834–1905)
Salon Biedermeier, tableau d'Otto Erdmann (1834–1905) Crédits : Wikicommons

Mes hôtes avaient été irréprochables, et j’avais adoré leur maison, d’autant qu’elle était pleine de livres, comme ne le seront sans doute plus jamais les maisons des bourgeois. Mais ce qui m’avait le plus surpris était l’impressionnante collection de pierres polies qu’ils avaient rassemblée là, des centaines de galets vernis de toutes les formes et de toutes les tailles — un paradis géologique, une rocaille giscardienne. Il y avait vraiment des pierres dans toutes les pièces, comme si un dragon avait vécu ici, et abandonné ses œufs. Mais ce qui était le plus significatif, c’était qu’il manquait ces pièces de collection qu’affectionnent en général les minéralogistes amateurs, quartz hérissé, géodes entrouvertes et autres cristaux géants. Non, ici, toutes les pierres étaient polies, et comme sorties des tambours du même concasseur. 

J’ai alors compris d’où venait cette manie de mon hôte : de son ancien métier, de l’usine Haribo qu’il avait dirigée et qui, avant d’être reprise par le spécialiste allemand de la guimauve industrielle, fabriquait dans ses grands tambours chauffants des confiseries plus minérales. Sans même s’en rendre compte, mon hôte avait transformé sa maison en magasin d’usine, et immobilisé ici, de façon mélancolique, ces pierreries qui avaient fait sa fortune, mais qu’il n’arrivait là-bas, jamais à retenir, tant les pentes de la vallée du capitalisme étaient fortes. 

Sa maison était une sorte de refuge, de lieu primitif, d’observatoire qu’il avait assemblé pour contempler son monde évanescent, pour le rendre à son intelligibilité impossible, on était là dans la plus jolie des fantaisies bourgeoises, à mi-chemin entre la rugueuse pépite géante que brandissait Picsou au-dessus de la désolation hivernale du Klondike, et le sentiment océanique terminal de son coffre de Donaldville. 

La bourgeoisie a parfois le charme serpentesque d’un fleuve, et ses possessions ne sont jamais que des alluvions qu’elle couve le temps que sa vie passe, que ses enfants revendent ses trésors ou que le capital aux eaux glacées et pures les roulent un peu plus loin.

J’ai passé, au début des années 2000 trois mois en colocation dans un appartement génois, un appartement intégralement meublé, meublé comme pouvait l’être un appartement bourgeois de la seconde moitié du XXe siècle en Italie du Nord. Je passais mes journées devant la télé, à regarder la série d’animation post-apocalyptique Neo Genesis Evangelion sur MTV, ou à zapper sur les chaînes italiennes : tout ce que je connais encore de l’italien aujourd’hui c’est la voix accélérée des publicités pour des sodas ou des barres de céréales. J’étais là sans doute, dans une ville autrefois connue pour ses vastes palais aux façades dessinées par Rubens, tout au bout de la longue opération de déculturation du berlusconisme — je me souviens ainsi d’une sorte de jeu, dernier vestige d’une latinité poussée jusqu’à là décadence, qui mettait en scène une femme nue dans une vasque transparente, mais remplie par pudeur de lait opalescent. 

Tout autour de moi, la pièce, un ancien salon, était remplie de meubles lourds et relativement anciens. Mais c’est la table qui m’avait le plus marqué, une table ronde en marbre noir, comme un négatif de la vasque, une table veinée de motifs blanchâtres qui racontait, aussi explicite que si on avait découpé la colonne Trajane en rondelles pour y lire les fondements idéologiques de la guerre contre les Daces, les 50 dernières années de l’Italie bien mieux que tout le mauvais goût de la télévision berlusconienne. Cette grande table noire, c’était comme le puits où se donnaient à voir les sombres abîmes de la démocratie chrétienne, l’échec du compromis historique, la mort d’Aldo Moro et les années de plombs, toute l’Italie s’était concentrée là, comme du marc de café dans ma petite cafetière moka. 

J’aimais pourtant m’installer là, et boire des cafés serrés, en tenant, d’une écriture, elle aussi serrée, comme pour résister à l’appel du vide, le journal de mes journées italiennes dans un cahier à la couverture aussi noire et marbrée que la grande table froide. 

J’ai une immense pitié pour ces cénotaphes construits sur les rives du fleuve capitaliste, pour les intérieurs bourgeois en général et j’ai du mal, quand je repense à mon journal, à cette table ou à ces pierres polies, à ne pas considérer la bourgeoisie comme un prolétariat comme les autres, lui aussi trahi par les promesses du temps, arraché à lui-même et déposé, tout habillé mais infécond, sur les rives stériles de l’histoire.

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