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Tournage d'un film

Les intermittents du spectacle

3 min
À retrouver dans l'émission

La seule chose qu’on filme au cinéma c’est le cinéma lui-même

Tournage d'un film
Tournage d'un film Crédits : MadCircles - Getty

D’où vient qu’on aime presque plus le cinéma que les films qu’on voit ? Qu’on s'intéresse à la vie des acteurs entre les films ? Qu’on peut regarder sans risque des vidéos qui recensent les pires faux-raccords de nos films préférés ? Que sans rien perdre en empathie pour Maurice Ronet, dont on suit la dérive suicidaire dans Le Feu Follet, on est anormalement heureux de voir soudain passer dans une vitre une caméra et trois techniciens sur un chariot de tournage ? 

D’où vient que cet art, si naïf dans l’usage qu’il fait de nos émotions  — le spectateur en nous est en général plus généreux que l’humain et plus facile à émouvoir — se laisse sans danger transpercer par toutes ses perches, ses caméos et ses cabotinages ? Car si minutieux que puissent être les réalisateurs à définir leur cadre, ils finiront inévitablement par attraper n’importe quoi dedans, comme si le monde entier, soudain, à l’instant si crucial du baiser, voulait absolument faire de la figuration et entrer dans l’image.

Sans doute, car la seule chose qu’on filme au cinéma c’est le cinéma lui-même et qu’il est ainsi indifférent que la barrière de douane de la vraisemblance soit levée ou ouverte, et que la perche soit ou non dans le champ. 

J’avais tout le temps d’y réfléchir : j’ai passé l’autre jour une après-midi méditative sur un tournage, dans un restaurant thaïlandais beau comme un décors d’Inception

C’est à cela, précisément, que je m’étais invité : au spectacle de ma propre inception de spectateur, à la fabrication, pendant une après-midi entière, d’une minute d’image. 

Assis sagement au fond de la salle, j’allais ainsi avoir une vision holistique de l’objet cinéma, du cinéma comme industrie de pointe — et je ne connais rien de plus glamour qu’une industrie de pointe. 

C’est cela que le cinéma met d’abord en scène : la suprématie absolue qu’il a acquis non seulement dans le système des arts, mais sur tous les autres process. Un minute de film coûte le prix d’une Mercedes et sa fabrication est aussi agréable à regarder que ces vidéos romantiques d’ouvriers allemands idéaux qui posent les pistons d’un V6 dans des cylindres à l’usinage pornographique.

Il y avait quelque part un jeu de cales de toutes sortes de tailles alignées dans une caisse en plastique : je connais peu d’objet plus satisfaisants que cette caisse, propriété jalouse du machiniste qui règle au millimètre le niveau des rails de travelling — la retrouver était presque une raison pour venir ce jour-là, et sentir ces cales invisibles rattraper les incohérences de la terre sous les coins d’une image panoramique et souple, c’est déjà en soi une raison d’aller au cinéma. 

L’objet anticipait sur la prochaine transmutation du film, sur l’écran d’un logiciel de montage où des blocs d’images seront déplacés comme des poids sur le fléau d’une balance romaine jusqu’à atteindre l’équilibre parfait : non plus 90 minutes mais un temps singulier, unique, un temps de mobile enfantin dans sa configuration la meilleure.

Et qui, si gracieuse qu’elle soit, aura exigé la mise en mouvement de tout l’édifice social par la mobilisation de ce corps d’élite aux emplois du temps capricieux qui forme la partie la plus sensible de la division du travail : les intermittents du spectacle. 

La caméra glissaient sur ses grosses roues de caoutchouc sans faire plus de bruit qu’une plante carnivore. 

Entre les prises, la réalisatrice donnait des indications subtiles, et on voyait, sur les trois ou quatre moniteurs sans fil que se partageaient les membres de l’équipe, l’actrice principale entrouvrir un peu plus ses lèvres rouges tandis qu’un technicien défroissait le grand papier de soie qui diffusaient la lumière d’une mandarine et qu’un accessoiriste vérifiait furtivement le niveau d’eau des verres. 

A peine le moteur demandé la réalisatrice a remplacé soudain le trop convenu « ça tourne » par un énigmatique « sois double » adressé à son actrice. 

Et elle l’était infiniment : double comme le cinéma lui-même, cette capsule de temps scellée pour l'éternité par le clap, comme cette larme qui parvient à nous distraire de notre malheur en intercalant, par réfraction, une mauvaise image du monde au milieu de son défilement linéaire — double comme un sanglot, comme un remord, comme une prise recommencée ; le cinéma comme machine à réorganiser le réel pour lui donner une forme émotive.

La continuité du monde existait, à cet instant précis. Et ce n’était plus le film qui était arbitrairement découpé en séquence insignifiantes, mais le reste du monde qui jouait très mal la comédie du désordre autour du sourire intact et beau de la durée elle-même.

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