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Le journaliste Bruno Masure le 3 février 1996 à Gérardmer, France

Les journalistes

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Enfant j’aimais beaucoup Bruno Masure

Le journaliste Bruno Masure le 3 février 1996 à Gérardmer, France
Le journaliste Bruno Masure le 3 février 1996 à Gérardmer, France Crédits : Francis DEMANGE - Getty

Max Weber a t’il lu Juan Branco ? 

Le journaliste partage avec tous les démagogues, et d’ailleurs aussi avec l’avocat et l’artiste, le même sort, qui est d’échapper à toute classification sociale fixe. Il appartient à une sorte de classe de parias qui est toujours jugée, dans la société, en fonction de ses représentants les plus médiocres sur le plan moral. Max Weber

Max Weber a-t-il anticipé l’affaire Praud, du nom de ce journaliste en costume trois pièces qui accusait, sur le plateau d’une chaîne d’info en continu, une militante écologique « de donner une image hystérisée de sa pensée », après avoir relevé qu’avec une température matinale de trois degrés dans les Yvelines, le plus grand climatosceptique de France était le mois de mai lui-même. 

Je ne sais pas d’où me vient ce sentiment devenu visiblement minoritaire : j’ai toujours trouvé les journalistes, et jusqu’à Pascal Praud lui-même, plutôt sympathiques.

Enfant j’aimais beaucoup Bruno Masure.

Adolescent, j’adorais entendre débattre Philippe Alexandre et Serge July dans l’émission du dimanche soir de Christine Ockrent. Les Guignols en avaient fait une parodie excellente, mais je préférais l'incroyable aplomb du vrai Serge July, qui sentait le cigare même à la télé et qui se lançait dans de longues phrases arrogantes et incompréhensibles.

J’ai trouvé le même charme à son successeur Laurent Joffrin, ainsi qu’à Apathie — dont j’ai été sincèrement surpris de découvrir un jour qu’ils étaient détestés pour je ne sais plus quel rôle néfaste et systémique qu’on leur faisait jouer dans une vaste conspiration libérale. 

En 2002, j’ai dû regarder C dans l’air tous les jours, et j’en garde un très bon souvenir.

Même quand le récurrent Christophe Barbier a tenté sa métaphore du lierre et du tuteur — l’un étant le peuple, l’autre l’éditorialiste — je n’ai pas réussi à être choqué. 

Cela ne m’empêchait d’ailleurs pas d’apprécier Schneidermann. 

Il a même pu m’arriver de ressentir parfois de l’empathie pour l’insupportable Zemmour, comme avant lui pour Finot, Lousteau et Rubempré : je sais grâce à Balzac ce que le journalisme peut avoir de dévastateur pour l’âme.

Et, en cela obscurément fidèle à l’approche Wébérienne, j’ai tendance à considérer les journalistes comme un corps autonome régi secrètement par des réflexes similaires — et à considérer que c’est par l’étude des comportements les plus répréhensibles qu’on peut le mieux apercevoir l’habitus du métier.

Longtemps avant les réseaux sociaux, les gilets jaunes et la désintermédiation, la critique des médias était d’ailleurs un genre important. Les documentaires de Pierre Carles sur les inévitables connivences entre les champs médiatiques et politiques ont tenu lieu, il y a 20 ans déjà, de chef d’œuvre de la démystification.

Mais la critique des médias est sans doute aussi ancienne que le journalisme — cette caste au sens wébérien, au sens hindou du terme : des gens qui font littéralement le sale boulot et qui se compromettent pour les autres. Ce sont eux qui fréquentent ces monstres bizarres et dangereux, les politiques. Eux qui rendent compte des fait-divers sordides et qui prennent, les premiers, la parole après les catastrophes, et à qui on demande d’inventer en direct toutes sortes de phrases pompeuses pour dire la vanité du monde — verbiage qu’on s’empressera de leur reprocher dans une démarche qui constitue sans doute le premier stade de la résilience : haïr les journalistes est toujours une façon d’aller mieux. 

Ce sont eux aussi qui écrivent les nécros en avance — activité qui relèvent confusément du sacrilège.

Eux qui, comme Pascal Praud l’autre jour, doivent incarner la bêtise, l’indécence de la société qu’ils représentent et dont ils sont, peut-être, l’impossible conscience, le mélange intenable entre le bon sens et l’esprit critique.

D’où peut-être l’empressement des journalistes à se désolidariser, comme dans l’affaire de la Ligue de Lol, ou dans le récent pamphlet de Juan Branco, de leurs brebis galeuses. Peut-être au fond que le journalisme ne s’aime pas, car il est le visage de ce que la société n’aime pas d’elle-même — goût pour le sensationnel, rigueur sordide de l’état civil, détestable colportage des mauvaises nouvelles. 

Ou bien inversement qu’il s’aime trop, comme dans la figure plaisamment imprécatrice d’Edwy Plenel, ou de tout ceux qui voudraient refonder une société idéale sur une presse impeccable — comme si les vertus qu’on lui contestait sans cesse lui étaient pourtant spécialement accessibles.

Il est si facile de s’en prendre aux médias, des chiens de gardes aux récents ‘journalopes’, que j’en viens à soupçonner que cette haine fait partie des attributs secrets de la caste — que son rôle anthropologique est ici, dans cette figure continuée et laïque de l’impur. 

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