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"An Experiment on a Bird in the Air Pump" par Joseph Wright of Derby (1768)

Les laboratoires

3 min
À retrouver dans l'émission

Les laboratoires sont des systèmes de porte très sophistiqués et les protocoles scientifiques sont des manières de crocheter celles-ci.

"An Experiment on a Bird in the Air Pump" par Joseph Wright of Derby (1768)
"An Experiment on a Bird in the Air Pump" par Joseph Wright of Derby (1768) Crédits : Universal History Archive - Getty

Mes livres préférés, je crois, ce sont les livres d’architecture. Le dernier que j’ai feuilleté était consacré aux laboratoires, sujet il est vrai assez merveilleux. Un laboratoire, c’est à la fois quelque chose de coupé du monde, et qui communique avec lui, un lieu suffisamment fermé pour que les conditions de l’expérience y soient connues, mais assez ouvert, pour laisser entrer la qualité du monde qu’on entend précisément tester. Un laboratoire, c’est une sorte de miroir concave raffiné et abyssal, un espace dans l’espace, un scalpel compliqué qui découpe un mince échantillon dans le grand filet causal de la réalité, et qui, lentement, au moyen de toutes sortes d’appareils, le dévide pour en extraire les fils primitifs. 

Un laboratoire, n’est pas un lieu étanche. On doit y sentir sur sa nuque, sur ses doigts, le petit courant d’air de la vérité. Les laboratoires sont des systèmes de portes très sophistiqués et les protocoles scientifiques sont des manières de crocheter celles-ci.  La science moderne est un cambriolage — une manière d’entrer par effraction dans ces espaces aseptiques et sacrés. Le dessin d’un laboratoire, espace enchâssé dans une autre espace, réalité purifiée ou suspendue, mise en abîme du monde, est ainsi un excellent exercice d’architecture — jusqu’à cette abstraction de laboratoire, ce cube de glace d’un kilomètre de côté seulement matérialisé, en Antarctique, par les points AutoCAD de ses détecteurs enfoncés dans la glace et destinés à capter les neutrinos passé à travers la Terre comme à travers une lentille globuleuse.  La chose a pu aussi, peut-être, constituer un excellent exercice de style pour travailler la question de la profondeur, au début de la perspective : il est presque impossible de ne pas voir un laboratoire dans le studiolo du Saint Jérôme à l’étude d’Antonello da Messine.  Évidement, Saint Jérôme est en train de traduire la bible, et délaisse pour l’instant les flacons posés sur son étagère. D’ailleurs l’architecture du tableau, son jeu avec la notion d’intérieur, avec l’idée de vase clos — jusque dans le fait que le cabinet du saint, chauffé par hypocauste, soit soulevé du sol — emprunte ses éléments principaux à un autre type de scènes picturales : les scènes d’annonciation. Mais le Saint-Esprit qui passait au dessus de la tête de l’archange dans l’Annonciation de Fra Angelico, c’était peut-être déjà le flux de lumière d’une traînée d’électrons dans une chambre à fil — chambres à fils qui ressemblent à ces représentations primitives de l’espace tridimensionnel dont les pigments effacés laissent souvent ressortir les échafaudages des premiers crayonnés. Comme une préfiguration du dallage blanc des paillasses de nos laboratoires. C’est avec des feuilles d’or identiques à celles avec lesquelles Giotto auréolait ses saints que Rutheford a isolé le noyau de l’atome. 

Il existe pourtant, dans l’histoire peinte des laboratoires une représentation directe de la mort de Dieu — une asphyxie volontaire du Saint-Esprit.  Il s’agit d’un tableau de Joseph Wright of Derby, dont j’ai découvert la prodigieuse existence dans mon livre sur l’architecture des laboratoires. Un homme en rouge, au centre, nous fixe du regard et fait le geste solennel des anciens photographes — mais nous sommes en 1768, et c’est un robinet qu’il actionne. Il y a, juste en dessous une colombe dans un globe de verre, lui-même relié, sur la table un peu plus bas, à une pompe à vide. Les différents personnages, tout autour, témoignent d’un mélange de curiosité ou d’horreur. Rien n’arrêtera la main imperturbable de l’officiant.  La scène est incontestablement religieuse. Et c’est encore une annonciation : celle de notre monde moderne. J’ai retrouvé un peu de son effroi lointain devant les images d’une expérience récente. On sait depuis Darwin que la vie est une course à travers un champ de mines. Pris à la lettre, cela donne ceci  : des bactéries, alignées sur le bord d’une arène rectangulaire, avancent à travers des concentrations de plus en plus élevées d’antibiotiques. Le film accéléré de l’expérience montre ainsi l’apparition arborescente d’une lignée potentiellement mortelle, son passage à travers tous les traitements connus, sa victoire malséante et aveugle. Cela m’a ramené à une version contemporaine du cabinet suspendu de Saint Jérôme : au grand laboratoire sur pilotis de Lyon, un laboratoire de catégorie P4, c’est à dire habilité à manipuler les pathogènes les plus dangereux.

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