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Image de la série animée "Sherlock Holmes" de Miyazaki

Les langoustes de Miyazaki

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Netflix est devenu le plus proustien des médias de masse.

Image de la série animée "Sherlock Holmes" de Miyazaki
Image de la série animée "Sherlock Holmes" de Miyazaki Crédits : Tokyo Movie Shinsha

Netflix est devenu, le mois dernier, le plus proustien des médias de masse en ajoutant à son catalogue français Sherlock Holmes, la série d’animation co-réalisée par Miyazaki et diffusée pour la première fois à la télé française il y a une trentaine d’années. 

C’était un peu la contre-programmation idéale en ce moment où le catalogue d’exclusivité de Netflix explose à un point tel que l’héroïne du moment, Sandra Bullock, est sommée, dans Bird Box, la sensation de ce début d’année, de garder à tout prix un bandeau sur les yeux pour échapper à une sorte de méduse meurtrière, assez identique dans son fonctionnement imparable, j’imagine, à l’algorithme tentaculaire de la plateforme. 

Il faudrait néanmoins que je me penche sérieusement un jour sur l’exceptionnelle carrière de Sandra Bullock : de Traque sur internet, le premier cyber thriller à Gravity, le survival inertiel, de Speed, l’actionner emblématique des année 90 au classique de la SF Demolition Man : Sandra Bullock aura toujours été là, de tous les bons coups, héroïne inexpugnable de la série B passée sans difficulté de la VHS à Netflix. 

Il est somme toute logique qu’on lui bande les yeux pour lui permettre de souffler un instant. Et c’est pour souffler moi-même que je l’ai laissé dans sa barque, le film à peine commencé, pour revenir au monde de lacs, de mers intérieures, de châteaux sur des îles et de collectionneurs excentriques de la série Sherlock Holmes

Je connaissais le don de Miyazaki pour représenter l’Europe, de Porco Rosso au Château de Cagliostro. J’en connais même, je crois, les origines inavouables — et largement avouées, d’ailleurs, dans son dernier film, Le vent se lève, qui raconte le voyage d’étude d’un ancêtre idéal, mélange sans doute de l’oncle et du père de Miyazaki, minutieux dessinateur industriel jeté dans l’enfer aux lignes claires de l’effort de guerre et envoyé en voyage d’étude dans l’Allemagne nazie. On le voit, à un moment, s’extraire du cockpit d’un Junckers G 38 et atteindre, on dirait presque une scène de cauchemar, un compartiment secret qui permet de passer d’une aile à l’autre de l’appareil — du Japon à l’Allemagne. C’est là, dans cet espace intermédiaire, que son cinéma a trouvé son mystérieux point d’équilibre, un axe du bien décrivant ses lacis, comme du lierre, autour de l’Axe du mal. Nul innocence, ainsi, dans cet exotisme qui nous prend pour objet, dans cette version inversée et grave du japonisme —  et qui réduit d’ailleurs l’Europe, comme après un bombardement ou dans un rêve, à un ensemble de reliques et aux aventures qui vont les relier ensemble. 

Et c’est là que la magie, proustienne, est intervenue. Mon respect pour Miyazaki est une expérience tardive, ses films sont arrivés tard en occident,  j’ai pour lui le respect du père, qui les montre à ses enfants, et nous celui de l’enfant qui les découvre — ou bien c’est toute une nostalgie truquée que je me fabrique : je pense à l’adulte que je serais si l’enfant que j’avais été avait vu ces films, que je montre et que je remontre à d’ailleurs à mes filles en espérant doter leur mémoire de ce double fond merveilleux qui manque à la mienne. Et fatalement ce qui m'émeut le plus c’est quand le père de Kiki apprend que sa fille ne viendra pas camper avec lui car elle compte partir le soir même faire son apprentissage de sorcière. Le deuil soudain du père est ce qui me bouleverse le plus dans ce récit d’initiation. Cela doit être cela, vieillir : entrevoir la mort au loin comme seule issue possible de tout récit d’initiation. L’initiation c’est le nom secret de la mort.

J’ai un rapport un peu anxiogène aux récits d’initiations de Miyazaki, et c’est très certainement parce que je les ai toujours vus avec des yeux d’adulte.  

Je crois heureusement que mes filles ne se doutent de rien et sont seulement heureuses que je les laisse regarder autant d’épisodes d’affilée de Sherlock Holmes qu’elles le souhaitent. Je regarde d’ailleurs un peu avec elle : les objets disparaissent et puis on les retrouve, rien de moins mélancolique. 

Mais soudain la réminiscence s’est produite. Ces langoustes en diamant de l’épisode 14 je les avais déjà vues. J’avais déjà été émerveillé par elles. J’avais 8 ans soudain. J’ai déjà vécu cela, j’avais moi aussi regardé un jour un Miyazaki au premier degré. Le temps n’existait plus, j’avais vaincu la mort, j’étais avec mes filles encore mais à côté du temps. Nous pouvions enlever le bandeau de nos yeux, nous ne risquions plus rien. 

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