LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Les fabuleuses fractales du chou romanesco

Kant aurait-il croisé l'oeuvre de Dieu au supermaché ?

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai travaillé un été au rayon fruits et légumes d’un hypermarché Leclerc

Les fabuleuses fractales du chou romanesco
Les fabuleuses fractales du chou romanesco Crédits : Flowerphotos - Getty

Quand j’ai voulu montrer à ma fille le fonctionnement de Siri, l’assistant vocal de mon téléphone, j’ai un peu manqué d’imagination, et je lui ai dit de demander quelle était la plus grande tomate du monde. 

Un cultivateur réjoui est rapidement apparu derrière le monstre, comme une version en couleur des images qui font toute la saveur des pages d’information locale du journal Ouest France. 

Et pendant des mois ma fille a exclusivement utilisé la commande vocale pour faire apparaître des légumes monstrueux. J’ai vu passer des carottes grosses comme des thons, des citrouilles de la taille d’une voiture, des navets comme des machines à laver. 

C’était assez merveilleux, surtout venant d’une personne plutôt peu passionnée par les légumes, cette profusion de courges, d’agrumes et de tubercules. 

Même Siri était content, ça s'entendait à sa voix, neutre bienveillante. 

J’en parle avec d’autant plus d’émotion que ma fille a désormais élargi le champ de la commande vocale à Maître Gims, dont elle regarde abondamment clips et entretiens vidéos. 

Je n’ai rien contre Maître Gims, j’ai même demandé à la médiathèque Françoise Sagan d’acquérir le manga qu’il vient d’écrire avec son frère, j’ai seulement l’impression d’avoir donné naissance à une fan de Johnny Hallyday — car je n’ai aucun doute sur le fait que maître Gims et Johnny Hallyday soient la même personne.

Je suis heureusement meilleur pour discriminer les légumes. C’est le résultat d’un apprentissage. J’ai travaillé un été au rayon fruits et légumes d’un hypermarché Leclerc, c’est moi qui appuyait sur la balance — tâche un peu répétitive, et parfois ardue, qui consistait à reconnaître le légume, à taper sur la case correspondante et à sortir une étiquette.

Ce monde tout collant d’étiquettes oubliées, sur mon poste de travail en bois ou sous les étals de légumes, cela reste pour moi l’envers poisseux du monde si coloré de la grande distribution — une sorte de reste, de résidu résineux d’une utopie défaite. 

J’avais heureusement à ma disposition un flacon de lave-vitre, au bleu antinaturel, et il me revenait de nettoyer régulièrement mon environnement immédiat. Je savais pourtant que cette colle, au dos des étiquettes, reviendrait toujours et s’accumulait sans fin dans les coins inaccessibles de mon espace — comme cette tache grasse qui défile sans fin sur le tapis roulant d’une caisse.

J’ai vraiment cru, pourtant, à la grande distribution ; mon père un temps était abonné à LSA. Libre Service Actualité : le magazine des obsédés de l’emballage.

C’est peut-être ça qui rendait les fruits et les légumes si peu appétissants pour moi — et de façon apparemment héréditaire : ils étaient impossibles à bien emballer. On n’avait pas alors généralisé l’emploi des barquettes à poulets rôtis aux grappes de raisins, ni commencé à commercialiser des ananas frais prédécoupés. 

C’est peut-être ma seule phobie, l’explication dernière de pourquoi je ne mange presque pas de fruits : je déteste avoir les mains collantes, l’enfer a pour moi la forme d’une poire ou d’une orange sanguine. 

McDonald's avait  heureusement pensé à mettre des pommes épluchées dans ses Happy Meal, et on commençait à trouver des haricots mange tout du Kenya en barquettes cellophanées.

C’était sinon l’époque maudite des légumes en vrac et du répétitif métier d’étiquetteur — quoique Leclerc lancerait bientôt un système de reconnaissance vidéo des légumes par apprentissage profond. 

L’intelligence artificielle au fond s’est toujours épanouie au milieu des légumes.

C’est justement dans un hypermarché Leclerc, et à cette époque déjà un peu lointaine d’hybridation légume/machine, que j’ai découvert, petite fantaisie de notre chef rayon, un plein étalage de choux romanesco.

Je n’en avais jamais vu, j’aurais pu pleurer de joie devant tant de beauté fractale — on aurait dit un fond d’écran Windows.

Je sortais d’une licence de philo où j’avais spécialement étudié la Critique de la faculté de juger, cette apothéose du criticisme kantien où le philosophe implacable, devant les perfections du monde naturel, se retrouve finalement obligé de réintégrer dieu à son système : seul un artisan de génie, un démiurge, un créateur bienveillant pouvait avoir assembler certaines de ces choses qui faisaient alors les délices des cabinets de curiosité — cornes de narval, ammonite fossiles et orchidées savantes.

Et mon chou romanesco, dont je me souviens qu’à cet instant kantien de ma vie, j’ai cru qu’il était en plastique tellement il était beau : à défaut d’avoir résolu pour moi le problème de l’existence de dieu, il avait résolu pour moi l’énigme des emballages — je savais désormais qu’il pouvait exister des choses nouménales indépendamment de la forme a priori de mon jugement, des antinomies parfaites, achevées, comestibles et pourtant radicalement  inétiquetables.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......