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Une rangée de livres anciens

J'ai appris à me méfier des lettrés

3 min
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Je me méfie du genre que se donnent les lettrés pour faire passer leur mauvaise humeur et leur ressentiment pour de la clairvoyance historique. Et s'il y avait finalement plus de culture française dans une chanson d’Aya Nakamura que dans l'oeuvre de nombreux lettrés ?

Une rangée de livres anciens
Une rangée de livres anciens Crédits : TouTouke - Getty

J’habite près de Drouot et je passe tous les jours devant les vitrines d’un antiquaire qui expose, depuis un mois, des planches du studio Hergé — pas des originaux du maître, plutôt des travaux d'élèves, des celluloïds de films, des produits publicitaires, des bouts de planches en couleurs redessinées. 

Mon antiquaire est courageux, car il vend parmi elles un dessin noir et blanc des frères Loiseaux — tout ce que je sais des antiquaires, ce sont les frères Loiseaux qui me l’ont appris, les frères Loiseaux comme des caricatures d’antiquaires, en veste queue de pie, cheveux mi-longs coiffés en arrière et un château rempli de trésors probablement spoliés : dans mon imaginaire d’enfant, les frères Loiseaux apparaissent avant les nazis, et demeurent encore aujourd’hui tout aussi haïssables. 

Le genre antiquaire existe, j’en croise tous les jours dans ma rue, dans les rues attenantes, dans les passages couverts : pas des nazis non plus, mais quelque chose d’un peu compassé, d’un peu désagréable. 

C’est l’effet, je crois, que me font tous les mercenaires de la culture ; je n’aime pas les lettrés.

Je n’aime pas le genre lettré que les gens se donnent pour faire passer leur mauvaise humeur et leur ressentiment pour de la clairvoyance historique.

George Steiner m’agaçait un peu.

Il n’y a pas que lui qui ait lu Dostoïevski et Tolstoï. Je les ai lus aussi, et j’avais la télé. Le premier lettré que j’ai connu, d’ailleurs, c’était Fréderic Taddéi, dans Nulle part ailleurs : il avait l’air d’être le seul des chroniqueurs de Bonaldi à posséder ce soupçon de profondeur historique qui fissurait mieux l’image que l’ancien plateau en marbre des saisons précédentes. 

J’avais aussi été suffisamment ébloui par Luchini, qui semblait connaître par coeur plus de deux millénaires de culture classique,  pour me faire un ami sur cette unique base qu’il aimait lui aussi Luchini — ou plutôt que son érudition ne le rebutait pas.

Je le revois — le monde des lettrés est plein de chausse-trapes et de valeurs frelatées, c’est aussi ce que je lui reproche —  me raconter bientôt sa passion pour L'île des gauchers, d’Alexandre Jardin, et l’accompagner bientôt à la petite bibliothèque municipale, à la recherche d’information sur son auteur préféré, en vue d’un exposé. “Alexandre Jardin, fils de Pascal”: le dictionnaire biographique que nous avions consulté n’en disait pas plus, mais le but de l’opération n’était sans doute pas là. La culture aux mains aimantes nous avait déposés dans la salle du fond de la bibliothèque pour que nous apprenions qu’il existait des dictionnaires biographiques, et que les hommes, si libre que paraissait Alexandre Jardin, dont mon ami m’avait raconté l’intrigue renversante de L’île des gauchers, avaient toujours besoin d’ancêtres.

Ce besoin d'ancêtre : c’est la grande revendication des lettrés. 

Je passe volontairement, la scène est trop gênante, et trop tardive — j’avais déjà 18 ans —  sur un plateau de Bouillon de culture qui réunissait Sollers, auteur d’un livre sur Casanova, et Jean-Marie Rouart, l’auteur d’un livre joliment intitulé Bernis : le cardinal des plaisirs : j’ai vraiment cru, ce soir là, que ces deux lettrés tenaient directement l’avenir du monde entre leurs mains.

Et cela m’est resté, pour ma grande honte : il m’arrive de lire avec plaisir des livres de Jean Clair, de ne pas hurler en ouvrant ceux de Richard Millet au hasard, de rosir discrètement de plaisir quand Renaud Camus commente positivement, sur Twitter, l’une de mes chroniques.

J’ai aussi beaucoup lu Borges, notre lettré en chef — et j’ai un rapport ambivalent à son érudition, il m’arrive de considérer que le grand écrivain méchant du siècle passé c’est lui, bien plus que Céline, mais j’y reviendrais un autre jour.

Il m’arrive enfin de me considérer comme un lettré moi-même ; j’ai un ami que je retrouve presque exclusivement chez Gibert, et nous cumulons ensemble déjà plus d’un demi-siècle de lectures sérieuses — et nous en avons toutes les coquetteries : comme  j’étais fier de mon bon mot, de mon bon mot pour Apostrophes, en notant, devant une pile de poches de Houellebecq, que vieillir c’était avoir déjà connu plus de cinq couvertures différentes des Particules élémentaires, le grand livre de nos 20 ans.

Comme j’étais fier aussi d’hésiter, de façon un peu démonstrative, entre deux biographies d’Adorno, dont l’une avait pour sous-titre : Le dernier génie — j’aime déjà beaucoup trop les crépuscules, mais ce n’est pas celle-ci que j’ai prise.

Car ce qui m'empêche d’être complètement un lettré, c’est cette certitude, difficilement justifiable, mais sincère, qu’il y a plus de culture française dans une chanson d’Aya Nakamura que dans toute l’oeuvre d’Alain Finkielkraut. 

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