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Des employés dans un magasin castorama à Lille.

Les magasins de bricolage

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J’aime l’idée que le monde est démontable, remontable, en progrès, infini.

Des employés dans un magasin castorama à Lille.
Des employés dans un magasin castorama à Lille. Crédits : PHILIPPE HUGUEN - AFP

Émerveillé, enfant, par la publicité pour la super glue, je me retrouve, dès que j’entre dans un magasin de bricolage, avec les cheveux en l’air et les pieds au plafond. Les outils me rendent hystérique, les colles me plongent dans des suspensions éthéréennes, la double négation du super adhésif « Ni clou Ni vis » endort mon sens critique. 

J’habite à équidistance parfaite du sous-sol du BHV, du Castorama de la place de Clichy, du Leroy-Merlin de Beaubourg, et du Monsieur Bricolage de Reuilly. J’ai appris la nomenclature des vis. J’ai testé plusieurs systèmes de siphons. Je saurais installer un va-et-vient d’interrupteur. 

J’ai regardé tous les écrans de démonstration en tête de gondole. Des gestes simples et des mains en gros plans. Un plumeau, une ampoule, des crochets adhésifs. Quelque chose d’inédit, un ennui évité, une nouvelle propriété du monde. L’objet était mieux mis en scène ici qu’un saint dans une miniature dorée et primitive. Il rejouait sans fin sa geste légendaire.

Le monde du bricolage est rempli de prodiges. 

Le miracle de la vraie croix d’un onguent pour le bois. Le don de double-vue d’un détecteur électronique de câble. Le cutter à lame courbe et le gant en kevlar anti-stigmates. Je me souviens d’un slogan pour un bracelet magnétique : « n’avalez plus vos clous ! » Je me souviens d’une mouche qui s'électrocutait sans fin sur une raquette électrique. C’était  naïf et c’était beau ; on n’avait pas vu plus délicat depuis l’école de Sienne

Je pourrais tout acheter et partir au loin en lisière des forêts pour me construire un ermitage. Je pourrais plus modestement fixer un objet au hasard et le contempler, complice et reconnaissant, comme le sommet d’une pyramide industrielle — d’un Jenga en équilibre sur la pointe d’un silex biface. 

J’aime l’idée que le monde est démontable, remontable, en progrès, infini. J’aime l’idée que nous vivons, raffinés et fouisseurs, dans les combles aménagés du ciel — un escalier pliable tombe d’une trappe et nous emmène vers d’infinies conquêtes spatiales. Appartements et pavillons forment les alvéoles crépitantes d’une longue guirlande destinée à honorer les dieux domestiques — les dieux, personnels et démocratiques, du bricolage et de la décoration. 

C’est eux que nous venons adorer, en déambulant, épuisés, à travers les immenses rayonnages des magasins de bricolage, les yeux remplis d’objets aux formes enchevêtrées. Des dieux domestiques que nous nous sommes peut-être retrouvés à adorer avec la piété excessive des anciens habitants de l’île de Pâques. 

Il suffit d’aller se promener dans les lotissements estivaux pour s’en rendre compte. Nous surconsommons clairement leurs prodiges. Les pelouses sont pleines d’objets en plastique et d’outils sophistiqués. Les pelouses sont des prétextes pour entretenir de grands jardins synthétiques — des systèmes d’arrosage automatique, des sarcleuses thermiques, des lampes solaires, des auvents pour voiture, des arracheurs de pissenlits. 

Les anciens romains aimaient déifier les sources ferrugineuses et s’émerveillaient de ce que leurs offrandes soient métastasées par la rouille — comme si le métal coulait là-bas aussi facilement que l’eau. Chaque jardinet abrite aujourd’hui sa propre source miraculeuse — une source de plastique. 

La chose existe, à l’ouest de Clermont-Ferrand. Une étonnante singularité géologique appelée le Puy de la Poix, une source qui donne, mélangé à de l’eau salée, un peu moins d’un litre de pétrole par jour. 

La singularité géologique s’est généralisée. Tous les jardins ont aujourd’hui leurs cascatelles de pétrole, leurs bassins en plastique. Le plastique raffiné s’écoule en mince filet, depuis la Chine inépuisable, jusqu’aux magasins de jardinage de la vieille Europe. 

La confusion, d’ailleurs, s’estompe peu à peu entre magasins de bricolage et magasins de jardinage — entre intérieur et extérieur. 

En jardinant, nous bricolons la Terre. 

Un fleuve de plastique s’écoule à travers tous les continents du globe. Au large des océans de nouveaux continents apparaissent. Des continents de plastique. Des continents agités d’un mouvement giratoire léger, comme un tourbillon dans les feuilles mortes d’un jardin privatif. Des feuilles mortes accumulées là par une souffleuse thermiques jaunes flambantes neuves. 

L’achat d’un broyeur à feuilles, semble inévitable. Le magasin de jardinage est ouvert le dimanche. Des objets en promotions jaillissent, là-bas, comme des fleurs alambiquées à travers la pelouse synthétique des allées. 

Le continent de plastique est plus fertile qu’une île volcanique.

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