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Le joueur de football Neymar sur le stade du Parc des Princes

Les matchs de foot

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Mon morceau de musique classique préféré c’est l’hymne de la Ligue des Champions.

Le joueur de football Neymar sur le stade du Parc des Princes
Le joueur de football Neymar sur le stade du Parc des Princes Crédits : FRANCK FIFE - AFP

Du Parc des Princes je n’ai longtemps vu, du périf qui passait en-dessous, que les porte-à-faux des gradins — court flash lovecraftien, à travers la voûte effondrée du tunnel, d’un édifice construit à l’envers. 

Rempli de supporters aux têtes poncées par le béton brut le stade m'évoquait une sorte de colonie pénitencière interdite aux enfants. Mais cette interdiction même, comme celle qui flottait la nuit sur le Bois voisin — une sorte de brouillard sensoriel, de tabou érotique — a fait du Parc, énorme émeraude remplie d’impuretés un objet de fascination autonome, une ville dans la ville, un microcosme qu’il me faudrait un jour explorer.  

Avec un peu d’excès sans doute, les matchs de foot m’ont toujours évoqué des rituels de mise à mort. La chose tenait avant tout à la configuration des lieux : un stade c’est un vide, une fosse, le moulage en plâtre cadavérique d’un instrument impérial de mise à mort où l’empreinte négative d’une pyramide sacrificielle à degrés — les corps qui courent à l’envers ne serait que des ombres furtives, égarées à la recherche des enfers, quand leurs enveloppes charnelles véritables seraient ces ombres écartelées en quatre par des soleils anormalement nombreux. 

Le spectacle a quelque chose de terrifiant. Nous pourrions être déjà passés du côté de la mort. Les gros plans nous dévoilent des visages anormalement inquiets. Comme frappés par une onde mystérieuse, des corps roulent soudain au sol en hurlant de douleur. Le temps ici ou là se fige sur l’articulation d’une jambe qui fonctionne à l’envers. 

Les matchs de foot ressemblent moins à une bataille qu’à l’ouverture ritualisée d’une fosse commune par des médecins légistes. 

Leurs meilleurs clichés seront repris par la presse du lendemain — avec une insistance particulière pour les poses les plus antinaturelles, pour les cous ligamenteux du triomphe, pour le maniérisme extrême de la pomme d’Adam de Ronaldo, pour la lévitation soudaine d’un mur de défenseurs frôlé par le Saint-Esprit du football — ces ballons brossés qui bifurquent magiquement dans le ciel.  L’unique objet du football est peut-être là. 

Le football est une quête spirituelle, une enquête sur la grâce à l’ère du déterminisme le plus compact. 

Car les matchs de foot sont bien des mises à mort — celle de la liberté par l’idée de destin. Le ballon, tombé-là, comme dans un puits gravitationnel, décrira malgré tous les gestes techniques, tous les débordements, une trajectoire décidée à l’avance. 

Le stade est un monde clos, un laboratoire aux conditions initiales réglementées et connues. Rien d’extérieur au spectacle ne peut agir sur celui-ci. Les matchs jouent toujours à guichet fermé. 

Mes voisins du sixième entendent les soirs de match la clameur étouffée du stade de France. C’est un rapport asymétrique. Rien de ce que je fais devant ma télé n’a de chance de remonter jusque là-bas. Les matchs de foot sont des séries causales complètes et indépendantes. J’ai fini par me rendre au Parc, pour voir un PSG-Reims. 

J’ai été immensément déçu de découvrir une faille dans cette construction mentale que je me faisais des matchs de foot. Les publicités défilantes, qui forment à la télé l’enceinte sacrée du match, ne couraient que sur trois côtés — il n’y avait rien, du côté où étaient les caméras — un hors-champ médiatique.

Ce n’était rien mais j’ai eu l’impression que les matchs que j’avais vus jusque là étaient truqués, qu’il y avait comme un double-fond désagréable à mon expérience ordinaire du foot — une expérience de solennité et de grandiloquence extrême.

Mon morceau de musique classique préféré c’est l’hymne de la Ligue des Champions.

L’absence de quatrième mur publicitaire m’a rappelé que ce que j’aimais dans le foot, c’était justement la présence maintenue et obsessionnelle d’un quatrième mur tout autour de ce spectacle — du foot comme spectacle total, égoïste et cruel. Quelque chose qui ne serait pas de l’ordre de la représentation, mais du surgissement naïf du réel.

Comme si le stade était la lentille d’un microscope, comme si l’attaquant qui jouait en pointe était lui-même la pointe cristalline de sa tête microscopique — comme si le stade étaient une excavation de la terre concentrée sur ce point de précision atomique. Un point auquel on aurait donné la forme comique et grotesque d’un pied humain.

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