LE DIRECT
Scumbag Steve a fait sensation sur internet après qu'on ait posté une photo de lui adolescent, avec cette casquette

Les "mèmes" sont l’ADN des sociabilités électroniques

4 min
À retrouver dans l'émission

La civilisation de l’image semble enfin se profiler à l’horizon de la culture du mème.

Scumbag Steve a fait sensation sur internet après qu'on ait posté une photo de lui adolescent, avec cette casquette
Scumbag Steve a fait sensation sur internet après qu'on ait posté une photo de lui adolescent, avec cette casquette Crédits : Boston Globe - Getty

Si j’étais anthropologue, je ferais mon terrain sur le site Knowyourmeme. C’est l’encyclopédie la plus complète consacrée à la brique fondamentale de la culture numérique, le mème — l’équivalent du gène appliqué au monde culturel. Imaginé par Dawkins en 1976, resté longtemps à l’état d’hypothèse, le mème est finalement apparu sur internet, où il a rapidement pris sa forme canonique : une image, souvent détournée de son contexte ou issue d’un film, et en dessous, comme dans les premières bandes dessinées, dans Les pieds nickelés ou dans Bécassine, un commentaire humoristique.  

Un mème : Leonardo diCaprio, habillé en Gatsby, tient une coupe de champagne et nous félicite de n’être pas du nombre de ceux qui laissent des avis négatifs sous les vidéos de YouTube

Un mème : un fermier de dessin animé tient un sachet de gâteaux Pepperidge Farm, avec en commentaire la phrase suivante : "vous vous souvenez quand on pouvait exprimer une opinion sur Twitter sans se faire insulter ? Pepperidge Farm s’en souvient". 

Un mème : une jeune homme, Scumbag Steve, apparaît dans l’embrasure d’une porte, avec un air arrogant et une casquette sur le côté ; le commentaire, sous l’image, mentionne l’indélicatesse de celui qui disparaît de la soirée aussitôt avoir vomi quelque part.

Si les mèmes sont les gènes de la culture, l’ADN des sociabilités électroniques, alors le site Knowyourmeme en est le Human Genome Project — le grand projet de séquençage du génome humain lancé en 1990, et achevé en 2003, dont j’ai longtemps cru, en raison d’une opération de marketing territorial particulièrement soignée à destination des riverains crédules, qu’il se déroulait entièrement à 10 kilomètres de chez moi, dans un laboratoire d’Evry-ville nouvelle.

Knowyourmeme est apparu 5 ans plus tard, en 2008. C’est la plus grande encyclopédie en ligne sur les mèmes, qui y sont minutieusement décryptés, depuis leurs origines obscures dans les pages reculées du site Reddit — le lieu de toutes les mutations culturelles — jusqu’à leur diffusion massive sur les réseaux sociaux et les imageboards. 

Cette écriture hiéroglyphique est rapidement devenue un langage autonome. 

Les mèmes sont reconnus aujourd’hui par des millions de locuteurs dans le monde. C’est un langage universel, une sorte d’Esperanto en image, mais de très haut niveau, qui désigne moins les choses elles-mêmes que les situations, et qui tendrait moins à être platement descriptif que normatif.

La casquette moche de Scumbag Steve a pris son indépendance et flotte à travers le monde en jetant l’opprobre sur quiconque elle se pose : le fisc a l’heure du tiers provisionnel, al Baghdadi au lendemain d’un attentat suicide, un ex alcoolisé qui nous aurait relancé par sexto, une simple pomme le jour où la firme Apple annonce la suppression d’un nouveau connecteur sur ses iPhones. 

La casquette, devenue réflexive, peut-aussi se poser sur le cerveau de celui qui s’exprime au moyen du célèbre mème : Moi : essaye de t’endormir. Lui : et si on pensait à la mort. Moi : belle journée aujourd’hui. Lui : tu te souviens de cette chose ridicule que tu as faites il y a dix ans ?

Scumbag Steve est devenu, de transformations en réécritures, de détourages en réemploi, un mème existentiel. 

Longtemps prophétisée, annoncée depuis l’apparition du cinéma, du clip ou du magnétoscope, la civilisation de l’image semble enfin se profiler à l’horizon de la culture du mème.

Malgré tous les efforts de Baudrillard et de Bruce Willis — je me souviens d’une vieille interview de celui-ci, qui annonçait son arrivée imminente, et qui m’avait fait le même effet que s’il avait dit “Yippee-kay-yay, mother fucker” à Gutenberg — la prophétie étaient restée jusque-là inaccomplie, et être moderne, il y a encore deux ou trois ans, c’était savoir rédiger des tweets sursignifiants de 140 caractères.

Le triomphe trop facile de ceux du gutenbergien Pivot aurait pourtant dû nous alerter : l’écriture serait bientôt une langue morte, ou un simple note en bas de pages sous les images triomphantes.

“Vous vous souvenez quand on s’écrivait des messages ? Pepperidge Farm s’en souvient.”

Mais je suis tombé l’autre jour, et c’était une expérience métaphysique troublante, sur un paquet de soft baked cookies fabriqués par Pepperidge farm. J’ai alors découvert que la marque, repère temporel absolu du monde labile des images, dont elle est comme un garant d’éternité, avait changé ses emballages : c’était comme si la naissance de Jésus était devenue une virgule flottante, et l’année en cours un nombre arbitraire : “Vous vous souvenez de quand nous avons basculé dans la civilisation des images ? Le souvenir lui même ne s’en souvient plus.”

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......