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Militante Femen protestant contre un meeting du parti d'extrême droite espagnol "VOX"

Les militants politiques

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J'appartiens à une génération qui ne s’est jamais fait remarquer pour son militantisme

Militante Femen protestant contre un meeting du parti d'extrême droite espagnol "VOX"
Militante Femen protestant contre un meeting du parti d'extrême droite espagnol "VOX" Crédits : OSCAR DEL POZO - AFP

Né 5 jours après la mort de Sartre, j’appartiens à une génération qui ne s’est jamais fait remarquer pour son militantisme. 

J’ai eu des professeurs marxistes, évidemment, mais je n’ai jamais appelé personne camarade et j’ai vu en 1989 les commémorations du bicentenaire presque éclipser les révolutions de velours — le mitterandisme aura été pour ma génération plus puissant que le communisme 

La petite main jaune de SOS racisme s’était vue rapidement éclipser par les publicités pour Benetton, avant d’être débordée, sur sa gauche, par les mouvements antifascistes SCALP — section carrément Anti Le Pen — et Ras l’front. 

Il y avait eu aussi l’occupation de l’église Saint-Bernard par des sans-papiers soutenus par Emmanuelle Béart et Monseigneur Gaillot — que je confondais avec Guy Gilbert, le prêtre des loubards, dont ma grand-mère possédait le livre sur la délinquance : Des jeunes y entrent, des fauves en sortent. 

Je n’ai pris part que de loin à tout cela ; je me souviens d’une vague altercation devant le bureau de poste municipal avec des colleurs d’affiche pétainistes et séniles. J’ai aussi tagué sous un pont autoroutier un refrain des Béruriers Noirs : « la jeunesse emmerde le Front National. »

J’ai vu enfin des autocollants pour la Palestine ou pour la libération de Mumia Abu-Jamal à la fac, et c’est à peu près tout. 

Il y eut, peut-être, pendant les préparatifs de la guerre d’Irak, une redécouverte de l’anticolonialisme, comme l’émergence, après Seattle et Gênes, d’une vague altermondialiste -— mais celle-ci s’est rapidement perdue dans les calculs d’épicier du mouvement Attac, dont l’acronyme virulent dissimulait un très technocratique projet de taxation du capital. 

L’année 2005, celle du référendum constitutionnel européen, aura cependant marqué, si je m’en tiens à la gauche, une rupture irréversible au sein de la Génération Mitterrand. De la contre-intuitive campagne pour le non de Fabius, l’ancien champion de la rigueur et le héros du passage à l’Euro, au départ de Mélenchon du PS, quelque chose s’est joué, là-bas, d’encore difficile à définir. 

D’autant que c’est la droite qui semble avoir tenu depuis presque seule l’agenda des idées, de la diffusion des idées de Philippe Muray à l’élection de Sarkozy, de la divinisation de Houellebecq à la Manif pour tous, des triomphes en librairie d’Éric Zemmour à la crise des migrants.

Je suis ainsi passé, l’autre jour, en courant et d’un même mouvement, de la porte de la Chapelle, ou la police évacuait, pour la énième fois le même camp de migrant dans la pente en terre battue qui mène au périf, à l’église Saint Bernard, gothique et esseulée, et j’ai rarement eu autant le sentiment que 20 ans étaient passés. 

J’ai aussi lu, sur Facebook et Twitter, quantité de pétitions, de messages antipubs, de tracts anti GAFA, d’appels à la régulation du capitalisme et à la fin des contrôles au faciès.

Mais rien n’a vraiment pris, tout s’est éparpillé. Les derniers anti-portables se sont équipés chez Huawei, les antipubs ont mis sur Facebook des photos de leur enfants de 4 ans à la marche pour le climat. 

J’ai été ainsi surpris quand des gens de mon âge m’ont expliqué, ces derniers mois, qu’ils étaient devenus marxistes, féministes, décoloniaux, antispécistes, collapsologues.

Ils avaient à chaque fois l'enthousiasme des convertis : leur nouvelle explication du monde les ravissait complètement, ils ne finissaient pas d’en découvrir les délices heuristiques cachés.

Une lecture les avait changés pour toujours : Annie Ernaux pour les uns, Zoopolis pour les autres, Bourdieu pour la plupart, Marx pour les plus zélés, Buzzfeed pour les plus paresseux.

J’en était resté, je l’avoue, à des combats plus faciles : j’étais plus Mac que PC, plus iPhone qu’Android, plus PS que FI.

J’avais aussi négligé de déconstruire ma bibliothèque : à 90 %, peut-être, des d’auteurs mâles et blancs, c’était inexcusable.

J’ai heureusement vu passer, comme des patchs, des correctifs, des listes d’auteurs décoloniaux et féministes à découvrir d’urgence.

Je me suis procuré aussi le dernier Bégaudeau : c’est à peu près l’équivalent d’un quizz sur Buzzfeed, une façon d’évaluer la présence au cœur de soi d’un infâme bourgeois — c’est plutôt amusant, dans un genre surprenant, au croisement entre les Procès de Moscou et la confession, l’autofiction et l’autodafé. 

J’ai l’impression que les gens de ma génération mutent en tout cas les uns après les autres : les sceptiques modérés se sont mis à lire Lénine, les athées à croire à la fin du monde, tandis que les universalistes, devenus intersectionnalistes, tentent de retrouver les contours de la cité perdue en dessinant, frénétiquement, des diagrammes de Venn.

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