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Cimetière de village dans le brouillard matinal

Les morts

3 min
À retrouver dans l'émission

C’est peut-être de cet été-là que date mon impression que les villes sont grandes.

Cimetière de village dans le brouillard matinal
Cimetière de village dans le brouillard matinal Crédits : Trudie Davidson - Getty

Je suis rentré cet été par hasard dans une église pendant un enterrement d’enfant. C’était dans une ville moyenne et rien ne laissait deviner tout autour, au Monoprix, sur le port, dans les boulangeries l'événement tragique. Le corbillard, sur le parking, avait son hayon arrière ouvert comme un break à peine exagéré. Je me suis dit que c’était une définition possible et cruelle des villes : c’est le lieu où la mort d’un enfant peut passer presque inaperçue. 

Dans les grandes villes, le bruit des sirènes de pompier a même quelque chose de rassurant : suave mari magno, qu’il est doux quand la tempête survient d’être sur le rivage. Qu’il est doux se savoir qu’on sera secouru, nous aussi, par les motos rapides du Samu et qu’on nous emmènera à toute vitesse  vers les urgences par les voies de bus et les sens interdits. 

Dans les villages les morts accidentelles ont l’air d'évènements familiaux : j’avais l'impression, à chaque visite chez mes grands-parents, qu’il fallait d’abord commencer par faire le décompte des motocyclistes tués ou des célibataires pendus dans les vergers de leurs mères. 

La première morte dont je me rappelle est à peine un fantôme. La femme qui me gardait, quand j’avais 5 ans, avait vu mourir une petite fille, renversée par une voiture juste devant chez elle. Je n’en ai jamais rien su de plus mais il m’arrive de penser à ses parents en me rappelant la mésaventure qui m’était arrivée avec mon ballon de foot neuf : je l’avais, dans un dégagement trop fort, envoyé par-dessus les haies de ma placette, et j’avais passé les deux années suivantes, le temps du deuil, peut-être, à le chercher partout, dans les jardins, sous les voitures, certains nous seulement que je le retrouverais un jour mais qu’il serait intact et qu’il n’aurait pas vieilli. 

Le deuxième mort dont je me rappelle a peut-être survécu. C’était un garçon du collège qui s’était fait rouler dessus par un bus de ramassage scolaire. Il aurait été héliporté à Paris dans un état critique, et je ne me souviens pas qu’on ait jamais fêté son retour. Ma petite ville avait été en tout cas dans un état de sidération pendant plus d’une semaine. Il était impossible de parler d’autre chose dans la cour de l’école et comme on ne savait rien, tout le monde propageait des rumeurs : l’une tout droit sortie de Duel inventait un chauffeur de bus psychopathe bien connue de toute la ville et fatal à ses rétroviseurs. 

Le mort suivant s’appelait Eric Tissandier, c’était le voisin d’en face d’un de mes meilleurs amis qui m’avait appris, à un anniversaire où nous nous étions retrouvés juste avant la rentrée, que celui-ci venait de mourir d’une hépatite B, et qu’il devait partir à son enterrement. Je le connaissais un peu, je l’aimais bien, il était un peu plus âgé que nous et il me donnait des cigarettes. Je me souviens que j’avais ri nerveusement en apprenant sa mort tant c’était une nouvelle insolite dans un anniversaire. Et l’idée d’aller à l’enterrement ne m’avait même pas effleuré : c’est peut-être de cet été que date mon impression que les villes sont grandes — ou que leurs habitants, pour survivre à leurs affects démultipliés par les lois statistiques, ont un devoir d’indifférence. 

Le mort suivant était le meilleur ami du grand-frère de l’un des mes amis, qui s’était tué sur le périphérique. Je n’habitais plus là-bas, mais je me souviens que, de passage un week-end, j’étais allé nourrir avec mon ami l’iguane qui attendait, immobile, l’impossible retour de son maître dans le vivarium dont son frère avait hérité.

Il me reste, pour être exhaustif, à évoquer le sort de deux garçons qui se sont pendus à un arbre avant leurs 25 ans, l’un que je connaissais mal, qui s’appelait Jean-Baptiste, qui était dans ma classe en seconde et qui travaillait dans un Décathlon au moment du drame — c’était dans le parc de notre collège et je ne peux m’empêcher de chercher mentalement l’arbre et de visualiser la couleur fluo de la corde.  

Le dernier mort s’appelait Ludovic, nous étions dans le même groupe d’amis, il était homosexuel et sa mort archaïque à transformer la jolie métropole moderne où j’habitais alors en petite ville diaboliquement cruelle et inutilement méchante.

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