LE DIRECT
Le XXIe siècle aura connu l'avènement des neurosciences et du jeu vidéo Candy Crush.

Les neurosciences et les niveaux cachés de Candy Crush

4 min
À retrouver dans l'émission

Le XXe siècle aura eu la psychanalyse, le XXIe aura les neurosciences — ni plus, ni moins.

Le XXIe siècle aura connu l'avènement des neurosciences et du jeu vidéo Candy Crush.
Le XXIe siècle aura connu l'avènement des neurosciences et du jeu vidéo Candy Crush. Crédits : PM Images - Getty

Les deux premières décennies du nouveau siècle ont ainsi péniblement ressemblé à des couvertures du Point — un enthousiasme à liseré rouge et sage pour salles d’attente de médecins spécialistes : le triomphe des neurosciences, les derniers secrets du cerveau, les aliments qui boostent la mémoire. 

Si je n’ai jamais complètement souscrit à la psychanalyse, sinon comme argumentaire commercial pour architectes d’intérieurs — les cabinets de psychanalyse comme premier étage d’un IKEA planétaire aux alcôves remplies de canapés moelleux —, la prétendue révolution des neurosciences me paraît largement plus fumeuse. On peut d’ailleurs reprocher à Freud, tous les manquements aux règles de la scientificité qu’on voudra, son oeuvre aura été largement confirmée par l'expérience : son Malaise dans la civilisation de 1930 ressort largement de l’écrit prophétique. Qui est, d’une certaine manière, la catégorie scientifique la plus haute. 

On chercherait en vain l’équivalent pour les neurosciences, qui n’ont pour l’heure apporté à l’humanité que des couvertures du Point, des chroniques de Laurent Alexandre, des vains projets de réforme aux ministres de l’éducation nationale. 

Et Candy Crush. La saga Candy Crush. La plus désolante des conversions des baby-boomers aux joies mécanisées du gaming. 

Je ne crois pas à la révolution des neurosciences, non pas parce que je crois que les neurosciences soient fausses. D’ailleurs je crois à la révolution des neurosciences — à ce détail près que je pense qu’elle s’est déjà produite, et qu’elle se confond avec l’histoire récente de l’humanité. L’homo sapiens n’est pas autre chose que cela : l’hominidé qui crut aux neurosciences, jusqu’à en faire son outil principal. Acquisition du langage, transmission des techniques de taille de la pierre, implémentation physique d’images mentales dans les dendrites cristallisées des cavernes, invention du politique, du sacré, de la culture et du commerce : cela fait déjà des dizaines de milliers d'années que nous avons reconnu et exploité les principales caractéristiques de notre cerveau — que nous avons fixé la toile des civilisations à ses affordances chimiques.

L’école de demain ne sera jamais qualitativement meilleure que celle d’aujourd’hui : cela fait trop longtemps qu’on déblaie la galerie de la grotte qu’il y a peu de chance qu’on y découvre une nouvelle galerie.

On bien ce sera une galerie artificiellement salée, et recouverte par les gemmes acidulées de Candy Crush.

Il y a plus à comprendre dans un chapitre de L’idiot de Dostoïevski que dans les données cumulées de toutes les IRM du monde — car L’idiot de Dostoïevski résume des millénaires d’expérience mieux que tous les méta-articles des chercheurs en neuroscience. 

Les progressistes voudraient pourtant que le triomphe des neurosciences soit l’opération de désaliénation ultime, comme quand elles ont montré que le sucre, objet probable d’un complot industriel, était aussi addictif qu’un opiacé quelconque. Et on a inventé aussitôt Candy Crush pour réussir à s’en sevrer.

Les progressistes voudraient qu’on utilise les neurosciences pour améliorer les apprentissages et devenir plus heureux. J’ai passé des journées entières à jouer à 2048, le Candy Crush des snobs, et je jure que je n’ai jamais été aussi heureux que quand les cases oranges marquées 128 rougissaient  pour former la case 256 : je vois à peu près vers quel horizon mélancolique tend la révolution des apprentissages.

La seule façon de souscrire pleinement à la révolution des neurosciences, de la vivre vraiment comme une quête exaltante, c’est d’avoir la tentation de l'eugénisme — de rêver dangereusement à des améliorations possibles. 

Mais en attendant notre cerveau est l’unique algorithme universel connu, et il n’y a rien de ce que les neurosciences découvrent qu’il peut faire qu’il n’aura déjà fait. Il n’y aucun docteur Kawashima au bout du chemin, aucune autre programme miracle d’entraînement cérébral que notre histoire elle-même — si décevante et si exaltante à la fois. 

Et en viendrait presque à oublier, tellement attachés que nous sommes à devenir meilleur pour explorer les niveaux cachés de Candy Crush ou pour remonter de quelques places dans le classement PISA, que l’unique miracle connu, c’est que l’esprit existe. Et que le seul objet de la révolution des neurosciences ce serait de réussir à expliquer pourquoi le Parménide de Platon, l’image mentale qu’on se fait d’un film, le souvenir d’un amour partagent cette propriété unique, absurde et délicieuse, de ne pouvoir exister que dans un intervalle de température situé entre 36 et 40 degrés.  

Pour retracer cette fièvre qui parcourt le monde, j’ai plus confiance aux neurosciences appliquées de la littérature qu’à une quelconque révolution heuristique sortie des aimants glacés d’une IRM.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......