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Italie, Lecce, Muro

Les noms propres

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Le charme des noms propres c’est de jouer avec des syllabes familières en dehors du champ de la signification.

Italie, Lecce, Muro
Italie, Lecce, Muro Crédits : Philippe Lissac - Getty

Rien n’est plus difficile que d’inventer des noms propres, des noms de lieux ou de personnages, quand on commence à écrire un roman. 

Deleuze y voyait à juste titre l’élément de bascule, le pont-levis qui avait permis à Proust d’entrer de plain-pied dans la Recherche.

Il y a dans le nom propre, quand il est correctement joué, un effet poétique inégalable. Le nom propre idéal est un hapax, un terme isolé dans une langue morte et par définition intraduisible — langue onomastique chère à Brichot, langue étymologique de ceux qui décomposent Marsantes en Mater semita pour expliquer le dreyfusisme de Saint-Loup. 

Mais le nom propre appartient en général à la langue intime et difficilement traduisible de l’imagination : Proust en fait la démonstration éblouissante à la fin Du côté de chez Swann. Les noms sont presque des lieux, on peut marcher sur le ‘x’ de Bayeux, entendre le ‘s’ muet à la fin de Guermantes, longer le ‘w’ de Swann et sauter, d’un ‘b’ à l’autre de Balbec, de la Bretagne à la Phénicie. 

La prouesse, même après un siècle, reste éblouissante. Ni le ptyx mallarméen, ni les calligrammes d’Apollinaire n’arrivent à cet effet de trouble : le nom propre est vraiment devenu chez Proust un marqueur de poésie, au même titre qu’avant lui la versification ou la rime. 

On trouvait, bien sûr, ici ou là, des Cipango ou des Pausilippes, mais aucun train n’y menait vraiment, ils n’avaient pas la neutre splendeur du nom d’une ville véritable sur une plaque émaillée. 

J’ai lu Proust un été dans la petite maison située en face de celle de ma grand-mère, et qu’on appelait, du nom de son ancienne occupante, la maison de madame Bourdoiseau. Bourdoiseau : c’était le nom de jeune fille de mon autre grand-mère. Si j’avais pris un pseudonyme, les jurisprudences Céline et Houellebecq m’auraient probablement conduit à adopter celui-ci. Mais ce qui m’avait spécialement importé, en cet été 1997, c’était de lire ce livre dans mon Combray personnel, un village dont le nom avait toujours été comme un signe d’enchantement quand il apparaissait, enfin, en lettres noires, à la fin du voyage. 

Le temps passé ici n’appartenait pas au monde et possédait même une fécondité particulière — celle, à quelques mètres du panneau, de ces grains de blé renversés dans la rivière après qu’une camion avait franchi le parapet du pont, et qu’on avait vu tout son chargement germer au bord de l’eau, à la saison suivante — la magie du nom propre permettait ce genre de miracles.

Le charme des noms propres c’est de jouer avec des syllabes familières en dehors du champ de la signification. Le nom propre idéal et proustien, toponymique et original, a l’air encore plus français que les mots de la langue. Sa majuscule, à l’oreille est presque inaudible. Cottard ou Vinteuil pourraient être des choses, le nom d’un type de relief ou celui d’un oiseau. Dans la combinatoire de la langue les noms propres ne sont pas des anomalies, mais des endroits où on a trouvé à placer les syllabes oubliées, les phonèmes évidents qu’aucun nom commun n’est encore venu ramasser. Il est miraculeux que dans l’économie de la langue bulot désigne un coquillage, et désolant que balu, aux syllabes aussi pleines, à la coquille si dure, ne soit pas une chose : le nom propre répare cela. Le chef d’œuvre de l’architecte Ballu ce n’est pas l’église de la Trinité mais la rue qui a fait de son nom un objet anodin du tissu de la ville. 

Les noms propres désignent enfin mon énigme métaphysique préférée : ceux-ci existent-ils, dans l’esprit de Dieu ou dans les lois de la physique, ou sont-ils transparents et réductibles à des descriptions définies ? Non pas la rue Ballu mais la portion d’espace située entre la rue Blanche et la rue de Clichy — elles-mêmes réductibles à des coordonnées géographiques. C’est la réponse bien connue de Russell et de tous les réductionnistes à l’énigme des noms propres.

Avec un génie proustien, Kripke avait plutôt choisi d’en faire des désignateurs rigides : une façon de désigner la même chose, dans tous les mondes possibles, indépendamment de leur description. La rue Ballu pourrait être une sente de Vénus et une autoroute sur Jupiter.

La solution médiévale de Duns Scot, l’haeccétisme, du latin haec, ceci, était encore plus radicale : les choses possèderaient un nom propre caché seulement connu, peut-être, du créateur lui-même : nous serions alors dans un monde de noms propres, et ce serait le nom commun l’anomalie, le lieu du trouble poétique.

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