LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Bétonneuse

Ma bétonneuse en plastique, mon premier palais de mémoire

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai un rapport un peu maniaque à la mémoire.

Bétonneuse
Bétonneuse Crédits : huronphoto - Getty

J’avais enfant une sorte de petit chantier robotisé en plastique, un excellent jouet, merveilleux et répétitif : un tombereau venait chercher des billes noires dans un sorte de silo, puis il déversait sa cargaison à l’autre bout du circuit. Les billes étaient alors ramassées par une pelleteuse, qui les déposait dans un camion-benne. Celui-ci les rapportait au silo de départ. 

C’était potentiellement infini. 

Et d’une grande ingéniosité : le tombereau, la pelleteuse et le camion-benne étaient successivement animés par la même partie motrice, qui coulissait de l’un à l’autre sur des plateforme d’échanges. 

J’y aurais joué enfant pendant des heures. Et c’est précisément ce qui m’intrigue ici : je n’ai aucun souvenir d’y avoir joué.

Si je peux encore décrire le dispositif avec exactitude, c’est parce que j’y ai rejoué plus tard, quand ma plus jeune soeur s’est fait offrir à son tour le jouet merveilleux.

La seule différence avec le mien tenait à la couleur de sa partie motrice.

Je le sais car j’ai mystérieusement conservé cette sorte de locomotive orange — la sienne était bleue.

Elle était dans ma table de nuit avec d’autre artefacts de ma petite enfance — un silex taillé, un canard en savon fabriqué à l’école, ma collection scotchée de trèfles à quatre feuilles.

J’ai tout oublié de la catastrophe qui avait dû frapper mon jouet mais ce petit talisman automoteur de plastique orange a toujours été, aussi loin que je m’en souvienne, en ma possession. 

Je l’adorais comme une relique.

Je revois exactement ses roues crantées bardées de caoutchouc, l’ancre amovible qui lui permettait de glisser dans son rail, la languette métallique de son dispositif de retournement. 

Si je possède une âme la chose en détient une partie. 

C’est mon premier, mon plus ancien souvenir.  

J’ai un rapport un peu maniaque à la mémoire. 

J’ai ainsi passé mon week-end, entre des sites de collectionneurs et les pages électroniques du Bon Coin, à rechercher le nom de mon premier radio-cassette.

C’était l’époque où l’électronique japonaise régnait sans partage.

J’avais moins envie d’écouter de la musique que de posséder l’une des merveilles de la miniaturisation nippone.

D’appuyer triomphalement sur le bouton superbass. 

De regarder les arcs-en-ciel de mon premier CD — une compilation Mozart achetée 5 francs chez Carrefour. 

J’avais retrouvé il y a quelques mois la marque de mon radio-cassette avec une certaine déception dans un article relatant l’épopée économique d’un fabricant français d’électronique grand public qui avait, pour pénétrer un marché trop fortement concurrentiel, adopté un nom japonais factice. 

Mon radio-cassette aurait été assemblé dans la banlieue de Poitiers par une sorte d’escroc.

J’ai recherché en vain ce nom mensonger. Comme une fourmi perdue dans la façade tourmentée de l’appareil j’ai passé mon week-end dans un palais de mémoire — ces constructions mentales par lesquelles les anciens suppléaient aux disquettes manquantes et au cloud introuvable en y logeant leurs souvenirs.

J’ai revu tous les détails de mon radio-cassette. J’ai senti sous mes doigts la forme fantômes des boutons disparus. Je me suis encore une fois senti tomber dans le trou noir des infrabasses. J’ai réentendu le bruit du compartiment cassette — je m’en souviens mieux que de Mozart. 

Mon meilleur souvenir musical des années 90 est d’ailleurs une oeuvre muette : c’était la pochette entraperçue d’un disque des Pink Floyd sur laquelle une diode clignotait en silence. 

J’ai tout revu de la fin du siècle dernier, du temps de ma jeunesse. 

Sauf le nom de la marque de mon radio-cassette. Ici l’image se brouille comme si la mémoire ne supportait pas le mensonge. 

La bille noire du nom échappe au circuit du souvenir. 

Pas de drame secret, pourtant, de déchirement à la Rosebud. 

Ou bien un drame plus collectif, lié à la fin d’une longue histoire industrielle, au mince fil qui relierait Thomson, Bull et Alcatel à ce nom disparu — et les usines d'électronique fermées aux jouets cassés de ma mémoire.

Etait-ce un jouet, d’ailleurs, ce circuit autonome, cet automate raffiné ? Ou bien une machine à disparaître, à regarder les choses agir, sans nous, loin de nous, à travers une fenêtre de chantier de plus en plus petite — un aperçu de ce double numérique, de ce fantôme électronique qui chuchotera après notre mort notre nom dans les palais de mémoire des data-centers.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......