LE DIRECT
Une partie de la fresque peinte par Jean-Baptiste Olive (1900) et de Jean-Paul Letellier (1980) représentant certaines des villes desservies par la ligne Paris-Menton à la gare de Lyon à Paris. En-dessous : reproduction de peintures de G.Caillebotte

Les panoramas

4 min
À retrouver dans l'émission

J’ai toujours adoré les panoramas, j’ai l’impression, à chaque fois, de descendre dans le corps vitreux, alcoolisé du monde.

Une partie de la fresque peinte par Jean-Baptiste Olive (1900) et de Jean-Paul Letellier (1980) représentant certaines des villes desservies par la ligne Paris-Menton à la gare de Lyon à Paris. En-dessous : reproduction de peintures de G.Caillebotte
Une partie de la fresque peinte par Jean-Baptiste Olive (1900) et de Jean-Paul Letellier (1980) représentant certaines des villes desservies par la ligne Paris-Menton à la gare de Lyon à Paris. En-dessous : reproduction de peintures de G.Caillebotte Crédits : Daniel AUDUC / Photononstop - AFP

J’ai toujours adoré les panoramas. La moindre vue du golf de Naples au mur d’une pizzeria m’enchante, j’ai passé une soirée délicieuse, un jour, au milieu des immenses fresques murales d’un bar mexicain : j’avais l’impression d’être descendu dans le corps vitreux, alcoolisé du monde. 

Mon tableau préféré est peut-être à Gare de Lyon : ce sont les vignettes peintes des villes de France dans la salle des guichets : vingt vues pittoresques et crémeuses des villes traversées par le Paris-Menton. Rassemblées sur des buttes-témoins autour de leur cathédrales ou de leur châteaux-forts, ces villes, naïves et dorées au beurre, évoquent des spécialités pâtissières remplies, sous leurs croûtes éclectiques, d’un fleuve souterrain de crème pâtissière. Une sorte de France éternelle aurait lentement cuit au soleil de midi et cristallisée sous forme d’abbatiales romanes, d’échauguettes aux toits pentus, de tours romaines octogonales ou de basiliques byzantines.  

C’est la plus belle coupe géologique que je connaisse : les différents couches du sol, au lieu d’être représentées par des pointillés arbitraires, auraient pris des formes gourmandes et féeriques — celles d’une pâte qui aurait lentement levé pour former, indistinctement, des structures géologiques ou historiques. Hybridation géographique caractéristique des paysages français et dont la présence, au milieu des collines, des ruines d’un oppidum entre Semur-en-Auxois et Dijon serait le symbole. Les vingts toiles successives forment en réalité un seul panorama, toutes ces singularités monumentales étant reprises en sous-œuvre par la continuation d’une seule campagne, à peine interrompue, un peu après Vézelay, par les premières stries des vignobles et par l’apparition, entre Lyon et Avignon, des sillons bouillonnants des champs de lavande.  Un dernier détail vient enfin renforcer l’exceptionnelle francité de la fresque, son délicieux jacobinisme — l’onctueuse vibration qui se propage à toute la France, jusqu’aux ricochets méditerranéens de Marseille et Menton, prend sa source dans l’arrondi originel de la butte Montmartre,  tout à gauche du premier panneau, le panneau de Paris. 

J’adore les panoramas et je me désole évidemment de leur disparition : c’était encore, il y a deux siècles, le spectacle principal que la ville moderne avait à offrir : les trilogie Star Wars et le multivers Marvel dans un cylindre de bois peint. L’expérience contemporaine du voyage est d’ailleurs plutôt déceptive par rapport à ces voyages immobiles : l’avion écrase la terre et les logiciels de modélisation 3D cachés dans les appui-têtes peinent à la redresser un peu, les lignes LGV sont à demi-enfouies, — on a les oreilles qui bourdonnent, on distingue à peine le ciel —  et l’horizon gris du monde du monde s’enroule, en voiture, autour des flux de convection du système de désembuage des pare-brises. 

La bonne nouvelle, comme souvent, dans l’industrie automobile, est venue de Mercedes : j’ai pris un taxi dont toute la planche de bord était remplacée par un écran panoramique ; encore quelques années et l’automobile et le cinéma auront fusionné — l’automobile sera devenu un cinéma avec des effets gravitationnels, comme quand mon taxi a voulu me montrer que sa classe E développait 15 chevaux fiscaux. 

J’ai été plus séduit, en réalité, par ce qui s’était passé sur l’écran quand nous étions à l’arrêt : toutes les caméras du véhicule se sont coordonnées pour en donner une représentation aérienne — une vue du dessus en principe impossible, ou synonyme de mort imminente. C’était en réalité une vue plutôt réconfortante, pour le chauffeur, qui pouvait ainsi éviter les obstacles, comme pour le passager, qui pouvait vivre un voyage astral en toute sécurité, au milieu des images recombinées d’un apaisant panorama. Le charme du dispositif, comme autrefois, tenait à la distance existant entre le paysage et l’observateur : être à la fois dans l’image et à l’extérieur d’elle, c’est le vertige même du panorama. 

Un voyageur astral vient précisément de nous envoyer sa version du paradoxe : le robot martien Curiosity, après avoir parcouru 17 kilomètres, est parvenu sur les bords du cratère où il a atterri en 2012, et il vient de se retourner sur le chemin parcouru. On voit, sur la longue image panoramique annotée que la NASA vient de diffuser, les différentes stations de son parcours, du site d'atterrissage de Bradbury Point jusqu’à sa localisation actuelle à mi-pente.  On commence même à apercevoir les sommets que Curiosity n’atteindra jamais. Le panorama, comme autrefois dans les villes, à l’orée de la civilisation de la vitesse, ou comme aujourd’hui dans la dernière génération de voitures précédant l’arrivée du véhicule autonome, est une forme de représentation mélancolique : un dernier regard rétrospectif, les adieux à un monde condamné.  C’est une sorte de prévisualisation de la mort, de représentation du monde tel qu’il sera sans nous.

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......