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Verrière

Les passages secrets

3 min
À retrouver dans l'émission

Ça m’a pris plus de 10 ans mais j’ai fini par retrouver un accès aux mondes souterrains.

Verrière
Verrière Crédits : Aurélien Bellanger

Je suis comme tout le monde : j’aime les passages secrets.

Ma vie a vraiment commencé en 1987 quand la paroi d’un placard a coulissée, sous la main de François, dans un épisode du Club des Cinq, délivrant mon premier accès aux mondes souterrains. 

J’ai été depuis dans les égouts et dans les catacombes, dans les réserves des musées et sur les toits, dans des blockhaus et sur la double coupole de l’une des quatre clochetons du Sacré-Coeur. 

J’ai même failli rater mon premier rendez-vous avec ma compagne : c’était place du Châtelet, j’étais arrivé en avance, la trappe devant la fontaine égyptienne était restée ouverte et je me suis retrouvé très vite devant une triple bifurcation souterraine : à droite un accès secret aux égouts, à gauche toutes les pompes de la fontaine et l’amour au dessus de ma tête. 

Je ne regrette pas, bien sûr. Il faut bien un moment renoncer à l’enfance. 

Ça m’a pris plus de 10 ans mais j’ai fini par retrouver un accès aux mondes souterrains. 

C’était une question de survie professionnelle : si je voulais avoir une chance de continuer, à défaut d’y aller pour de vrai, mon œuvre d’exploration des bas-fonds de la capitale, des dessous balzaciens de l’histoire contemporaine, il me fallait une petite porte de sortie, un périscope, un soupirail — deux adultes, trois enfants dans 50 mètres carrés, c’est un peu stressant, quand même.

C’est ainsi que j’ai acquis une chambre de bonne — c’est sa dénomination technique, en vrai c’est un polyèdre microscopique quelconque de nature à faire faire des cauchemars à Gilles Carrez, à le réveiller en sursaut et le rendormir aussitôt — il se serait pris une poutre, le plafond ou la fenêtre. Pour rester dans une typologie architecturale, ça tient plutôt de la cabane dans les arbres. Le passage des bus rue du Faubourg Montmartre, qui la fait un peu trembler, remplace seulement le vent — certaines siestes plus attentives que les autres me laissent peut-être accéder aux profondeurs de la ligne E du RER, la ligne Eole, qui passe sous l’îlot, et qui a transformé toutes nos portes en trapèzes. Un ami, près des Halles, me racontait autrefois qu’il utilisait la fréquence des RER aux heures de pointes comme la fonction snooze d’un radio-réveil — je l’avais beaucoup envié. 

Mon idéal de bonheur sur la terre est sinon atteint : j’ai monté là-haut mon encyclopédie Universalis, une petite cafetière et sous mon bureau ma pile de chroniques et d’épreuves corrigés n’est plus très loin d’atteindre le mètre. Je suis presque aussi bien en fait que Gaston Lagaffe, dans cette case mythique qui le montre allongé dans la grotte qu’il a creusé dans une bibliothèque.

Mais l’intérêt principal de cette caverne suspendue tient à la présence d’un souterrain à son pied. Non plus celui par lequel Jean Valjean échappait à Javert, et qui passait bien là, juste en bas — mais un souterrain peut-être encore plus merveilleux, une succession de passages couverts qui, si je ruse un peu, conduit jusqu’au  Palais Royal — passages Verdeau, passage Joufroy, passage des panoramas et, au choix, passage de Choiseul et de Beaujolais, ou Passage Colbert et Passage des deux pavillons, près de l’appartement de Colette. Sur un trajet d’un kilomètre je dois faire moins de 300 mètres à découvert. Cela suffit généralement à mon bonheur — ne me manque plus, en fait, qu’un chien que j’appellerais Dagobert, ou que 75 romans ou nouvelles à écrire, pour compléter ma Comédie Humaine.

J’ai encore passé hier une partie de mon après-midi là-bas. Et je découvre toujours des choses. Dans le bac d’un libraire, une collection de manga de vulgarisation scientifique d’un certain Yoshitoh Asari  auxquels j’ai eu du mal à résister — comme j’ai du mal à résister aux sandwichs BLT du Mark & Spencer voisin, malgré la décadence terrible que l’arrivée des franchises signifie pour ce lieu exactement contemporain de La Cousine Bette. Je me suis émerveillé aussi de ce que la boutique qui vend des meubles pour maisons de poupées vendait, évidemment, des maisons de poupées miniatures. J’avais du dire le nom de tous les objets à ma fille mais on atteignait là encore un niveau d’infini supplémentaire.

J’ai enfin découvert que le passage Verdeau était dédoublé par une coursive parallèle à lui, qui dessert des immeubles encore plus cachés que mes maisons de poupées fractales. La porte était ouverte, j’ai pris un escalier et je me suis retrouvé soudain de l’autre côté du passage, au dessus de sa verrière ogivale. 

C’était comme si, à force de creuser, j’avais exhumé l’une des géodésiques du monde. 

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