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Les restes du port Mulberry utilisé lors du Débarquement

Les poètes de la Résistance

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Moins je connaissais de poésie plus mes chances d’être un jour déporté diminuaient.

Les restes du port Mulberry utilisé lors du Débarquement
Les restes du port Mulberry utilisé lors du Débarquement Crédits : Julio López Saguar - Getty

Des bouts d'Apollinaire, deux fables, un sonnet de Heredia, El desdischado de Nerval, quelques vers de Mallarmé sur un marque-page gris perforé d’une mouette et sur lequel j’ai longtemps gardé l’habitude d’archiver mes lectures en petits caractères, avec une délicate ironie adolescente — « la chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres / fuir là-bas fuir / je sens que des oiseaux sont ivres / d’être parmi l’écume infinie et les cieux », et enfin des fragments de Baudelaire qui décoraient les emballages d’une série limitée de sucres, à l’époque où je déjeunais encore au restaurant universitaire et où je sucrais mes cafés — « comme montent au ciel les soleils rajeunis / après s’être lavés au fond des mers profondes » —  : c’est à peu près tout ce que je suis capable de réciter de mémoire.

La récitation a de toute façon pour moi quelque chose de profondément anxiogène depuis que j’ai lu ces histoires de déportés qui se récitaient, le soir, les rares poèmes qu’ils connaissaient, pour survivre à l’abjection des camps. Je me suis toujours confusément dit que c’était là le but dernier de la poésie, sa déprimante fonction. De nature optimiste j’ai ainsi négligé d’en apprendre — à moins qu’il s’agisse plutôt d’une superstition bizarre : moins je connaissais de poésie plus mes chances d’être un jour déporté diminuaient. 

Mon rapport à la poésie, comme je crois celui de tous mes compatriotes, voire celui de l’humanité entière depuis L’Iliade, est obscurément lié à l’expérience de la guerre, et il m’est ainsi toujours apparu comme une évidence cette idée qu’on utilise des vers de Verlaine pour annoncer le débarquement : entre les violons de l’automne et les centaines de bateaux recouvrant l’horizon, j’ai toujours perçu quelque chose de l’ordre de la rime riche. De même l’idée que les poètes de la Résistance forment au sein de celle-ci comme une division autonome m’a toujours séduit, et j’ai vraiment cru à la métaphore de l’arme des mots. J’entends sans difficulté dans le moindre alexandrin d’Aragon les douze coups de feu simultanés d’un peloton d’exécution, je souscris sans mal à la vision d'Apollinaire sur la beauté paradoxale de la guerre et j’aimerais connaître au moins quelques vers d’Eluard pour persifler mon bourreau. 

C’est ainsi : les poètes de la Résistance forment notre dernière pléiade, et secondent efficacement, pour l’éternité, le commando Kieffer, tandis que le Vercors nous tient lieu de Parnasse. 

J’ai connu l’époque, et je le dis comme si j’avais connu Homère, où des résistants venaient encore visiter les collèges, et où il suffisait, pour avoir des 17 en philo, de mettre un peu partout dans les dissertations des majuscules à Engagement et à Désobéir. 

Le discours de Malraux pour la réception des cendres de Jean Moulin au Panthéon le disputait encore largement, dans les soirées étudiantes arrosées, aux Lacs du Connemara de Sardou.

Je n’ai pas été surpris, était-ce à Angoulême où à Limoges, par ces énormes lettres de granit qui barraient un rond point, et qui formaient le mot sacré de Mémoire. 

J’ai appris à décoder l’onomastique des rues, à identifier Guy Môquet et le Colonel Fabien, à regarder se flétrir, à des anneaux de bronze, les petits bouquets accrochés aux murs en hommage aux FFI tombés pour la libération de Paris.

J’ai même écrit un peu de cette légende, en écrivant pour Bertrand Delanoë les éléments de langage de son hommage à Brossolette. J’ai ânonné à vélo, mécaniquement, le Chant des partisans devant la petite stèle qui rend hommage à Georges Mandel dans la forêt de Fontainebleau. 

Je me suis posé enfin toutes les questions inévitables : est-ce que j’aurais rejoint la Résistance, est-ce que j’aurais parlé sous la torture, est-ce que j’aurais écrit de beaux poèmes ? Car avec le recul du temps la guerre a pris, comme pour donner raison à Appolinaire, des airs d’Arcadie, une arcadie pleine de bergers qui joueraient, plutôt que de la lyre ou du fifre, de la grenade et du fusil. C’est d’ailleurs, par delà les villes aux trop attendues plaques bleues, au détour d’une route de campagne, à l’entrée d’un village, sur un plateau ingrat que la Résistance a sanctifié la Terre, en donnant à un bosquet le nom d’un jeune homme fusillé, à un virage le nom de la jeune fille qu’on y retrouva gisant dans un fossé, et aux paysages de la France la forme inattendue d’un tableau de Poussin, avec ses villes qui rougeoient au loin et ses promeneurs qui décryptent un message sur une ancienne stèle : et in arcadia ego, moi aussi la mort, en Arcadie, je rôde. 

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