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Les poulets, ces dinosaures sacrifiés par milliards

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Des carcasses de poulets : c’est tout ce qui restera de nos villes.

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Poulets Crédits : Freder - Getty

Les dinosaures n’ont pas disparu, ils vivent à côté de nous, par milliards, et c’est par milliards que nous les sacrifions chaque année pour les manger sous forme de poulets rôtis, de nuggets et de chickens wings. 

La chose est en soi répugnante : creuse, bizarrement symétrique et pleine d’os étranges.

Il n’est même certain qu’elle ait jamais possédé une tête. 

Un homme, en avril 1945, aurait décapité un poulet du nom de Mike, dans le Colorado. Le poulet serait pourtant resté en vie pendant presque deux ans, rapportant une petite fortune à son propriétaire, qui l’aurait exhibé à travers tout le pays, le nourrissant avec une seringue. L’explication scientifique la plus communément admise du phénomène tiendrait à l’irruption miraculeuse d’un caillot dans la carotide de la bête, qui aurait bloqué l'hémorragie, tandis que le couteau aurait dévié juste assez pour laisser en place la partie du cerveau qui gérait les fonctions vitales de la bête. 

Le chirurgien et pionnier des greffes d’organes Alexis Carrel, avant de se lancer dans un projet de bio-ingénierie transhumaniste avec Charles Lindbergh et de saluer l'eugénisme nazi, avait réussi à maintenir en vie un cœur de poulet sur une paillasse de son laboratoire pendant plusieurs décennies. 

J’associe, pour ma part, le monde du poulet à deux expériences d’ampleur et d’intérêt moindre, mais à leur manière traumatisantes aussi. Il y a la fois où je suis rentré dans un élevage industriel, dont la chaleur malsaine était encore plus suffocante que celle d’un incendie, et toutes les fois où j’ai marché sur le sol dévasté du poulailler de mes grands-parents, à la terre plus nue que celle d’un désert, plus triste que celui de la lune. 

Les poulets, qui mangent de tout, même des pierres, avaient une étrange familiarité avec la fin du monde. 

L’élevage de poulet n’est pas un rituel moins cruel que la cosmogonie maya. 

Mon grand père avait fabriqué, pour simplifier leur abattage, une sorte d’entonnoir, de sablier qui les transformait presque en unité de calcul du temps : des centaines de poulets avaient du le traverser, la tête en bas, pendant plusieurs décennies. 

Il s’essaierait, plus tard, à une autre unité de décompte du temps, mais il n’arriverait jamais à la maîtriser aussi bien : je le revois dans sa cuisine avec son pilulier géant aux alvéoles beiges et à la paroi coulissante, dont il venait de renverser la totalité du contenu, contenu que nous avions péniblement essayé de reconstituer, en confondant les morceaux d’anticoagulants sécables et les statines indiscernables. 

L’entonnoir à poulet : l’idée n’était pas si mauvaise, la technologie était plus fiable. 

Le poulet comme unité de temps : l’intuition de mon grand-père a d’ailleurs été retrouvée par des géologues à la recherche du marqueur stratigraphique qui marquerait de façon certaine le passage de l’holocène à l’anthropocène. 

J’avais longtemps chéri, enfant, la minuscule ammonite que j’avais trouvé derrière mon école, et conservée dans un mouchoir — jusqu’à ce qu’au détour d’une balade dans les Deux-Sèvres aquatiques je tombe sur un mur entier construit en ammonites géantes. 

La chose avait quelque chose de dégoûtant et de déloyal. 

C’était aussi, je l’ignorais alors, comme une prémonition de notre futur. 

Nous sacrifions, annuellement, 50 milliards de poulets. C’est l’espèce de loin la plus consommée sur cette terre. 

Les carcasses de poulet, cet objet aussi familial que répugnant, saturent déjà les alentours de tous les campements humains, et il existera, bientôt, une quantité anormale, inquiétante de poulets fossilisés.

C’est peut-être tout ce qui restera un jour de nos villes. 

Nous sommes peut-être déjà l’espèce domestique de ces dinosaures patients et vengeurs. 

On a presque pu croire, en 2009, que le virus H5N1, apparu dans les lointains élevages de poulets en batterie de Hong-Kong, serait à l’origine de la plus terrible des pandémies humaines depuis la peste noire. La catastrophe ne s’est finalement pas produite, mais il en est resté un rituel poisseux et ridicule : celui de se frotter les mains avec une solution hydro-alcoolique, geste d’hygiène quotidienne que l’humanité fébrile a adopté avec la frénésie d’un toc, et qui n’a pas encore complètement disparu presque dix ans plus tard, malgré son caractère répugnant — l'application minutieuse du produit engendrant l’apparition, au milieu des mains innocentes, d’une bille de crasse. 

Une bille de crasse dont on se débarrasse avec dégoût : c’est peut-être cela le programme de la future grande extinction — la nôtre. 

Une météorite a bien décapité les dinosaures, mais le temps que l’information parvienne à leur queue, celle-ci nous aura peut-être déjà balayés. 

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