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Épitaphe d'un cimetière de campagne

Les préfaces

3 min
À retrouver dans l'émission

L’histoire littéraire non pas comme marche continue vers l’amélioration des livres, mais comme fabrication progressive d’un lecteur.

Épitaphe d'un cimetière de campagne
Épitaphe d'un cimetière de campagne Crédits : Augustus John Cuthbert Hare

Tout ce que je sais du monde et de la littérature je l’ai appris dans les préfaces des livres de poche. 

Les livres qui les suivent m’ont même souvent déçus, je les trouvais plats, plats comme des marches et monotones, des marches de bois pleines de cernes arrangées selon les lois les plus délicates mais sans décrochements ni surprises.

C’est là, au milieu d’elles, les mains posées sur le bois caressant que j’ai appris à lire, dans l’escalier d’une maison à la porte en granite, près d’une longue allée couverte de menhirs eux aussi gravés de cernes inintelligibles. Et j’avais plaisir, incontestablement, à me perdre dans ce labyrinthe, tournant soigneusement la page tranchante de mes BD pour avancer dans l’histoire incompréhensible du Lotus bleu ou dans celle du Châtiment de Basenhau. Je devais avoir rejoint, par contorsion successive et au gré des rebondissements de l’intrigue, la plus grande marche de l’escalier, au milieu du virage, celle qui avait à peu près la forme d’un cercueil — et j’aurais pu mourir ici, sans déplaisir, si j’avais pu amener mes BD avec moi dans la vie éternelle. Des BD dont on s’extasiait à chaque déménagement de la colonne toujours plus haute qu’elles formaient, et qui mises à plat auraient couvert plusieurs terrains de foot, voire la planète entière. Mais tout cela relevait encore du même niveau, de la même marche qui, même étirée vers des infinis paradisiaques, finirait par se répéter : un jour j’aurais lu tous les Tintin, tous les Johan et Pirlouit et tous les Jules Verne.  Je devrais recommencer toujours, perspective qui, si elle ne me déplaisait pas, m’aurait fait manquer la grande injonction morale de ces récits, qui prônait une vie d’aventures.

Ce n’est pas la marche, c’est la contremarche qui fait la grandeur de l’escalier. 

Et la contremarche, ce n’est pas les livres qui la définissent, mais l’apparat technique, le paratexte, les préfaces et les notes qu’on a disposé autour. La contremarche, c’est l’histoire littéraire telle qu’elle se donne, purifiée, dans les préfaces des romans classiques, qui sont à chaque fois comme le résumé d’une vie de lettré, comme la synthèse de plus d’un siècle d’articles passionnés dans les revues d’histoire littéraire — l’histoire littéraire non pas comme marche continue vers l’amélioration des livres, mais comme fabrication progressive d’un lecteur.

C’est par les préfaces qu’on s’arrache à sa condition d’autodidacte, qu’on atteint, auteurs après auteurs et sans préjugés de leur valeur propre, des paliers dans sa compréhension du monde.

J’ai mis longtemps à lire les préfaces : j’étais trop paresseux sans doute pour m’arracher à mon état de lecteur naïf, trop orgueilleux pour ne pas croire que j’avais un accès direct aux textes parcourus.

Je me souviens d’une préface du Procès de Kafka et de l’heureuse trahison de Max Brod, qui n’avait détruit les manuscrits de son ami qu’à sa mort. Je me souviens que les préfaces des Rougons-Macquart portaient alors le même nom que le président de la France, et que cela contribuait à donner à l’ensemble son exhaustivité patriotique. Je me souviens d’avoir lu Sanctuaire, de Faulkner, uniquement à cause de la préface de Malraux.

J’ai lu passionnément, plus tard, les recueils de préfaces de Borges et de Nabokov, et je les tiens encore, peut-être, pour leurs meilleurs livres.

J’ai découvert récemment un modèle du genre, peut-être son chef d’œuvre, dans la préface de Starobinski au folio des Lettres Persanes, profonde comme du Leo Strauss.

J’ai lu, enfin, les livres tardifs de Gracq comme des recueils de préfaces imaginaires, comme les fragments d’un grand livre qui ne parlerait que de littérature, mais qui serait encore un roman.

Car les préfaces ouvrent vers un autre monde, qui n’est pas tout à fait celui du roman qu’on va lire. C’est un monde où seule importe l’histoire littéraire, un monde dont les lettrés sont les seuls héros, mais où ils seraient encore poussés, par diverses contingences historiques, à écrire quelques romans, quelques œuvres positives, à donner quelques gages au temps présent, à lui faire le cadeau d’une œuvre littéraire pour pouvoir exercer par la suite leur véritable vocation, celle de préfacier. La préface est comme une œuvre secrète, la seule qui compte, une œuvre de critique, d’évaluation inlassable de ce grand corps invisible qui longe l’histoire humaine sans se confondre tout à fait avec elle, qui tient lieu de philosophie de l’histoire et de dernier tribunal du temps, mais qui n’est que littérature, et dont on n’arrive à percevoir l’existence qu’à l’occasion, fugace, d’une préface réussie — une préface réussie comme rare péripétie du temps, comme unique événement de l’histoire littéraire.

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