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Les Puces de Saint-Ouen

Les Puces

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Le monde autour de moi rétrécissait comme une peau de chagrin.

Les Puces de Saint-Ouen
Les Puces de Saint-Ouen Crédits : MANUEL COHEN / MCOHEN - AFP

La première fois que je suis allé aux Puces de Saint-Ouen j’en suis revenu avec un porte-encens en forme de chausse-pied. J’y étais allé en RER avec deux filles de ma classe de seconde et on était mécaniquement resté en périphérie du marché, dans la rue qui longeait le périf et qui tenait lieu, pour les adolescents des années 90, de paradis sur terre  :  bois africains sculptés, djembés, trépieds pliables  à figures humaines entremêlées, tee-shirt Bob Marley, tenues militaires de festivals, Zippos, portefeuilles à franges et colonnes à CD totémiques. 

C’est encore aujourd’hui la banlieue des Puces.

Il existe pourtant, un peu plus loin, sous les autres ponts qui mènent à Saint-Ouen en passant sous le périf, un marché encore plus sommaire, les biffons, sorte de no man’s land périurbain qui concentre tout ce qui resterait des villes si on les enlevait de la Terre et qu’il n’en restait que les lointaines décharges et les tas de gravats. 

On y vend des choses dont j’avais ignoré jusque-là la possible valeur marchande, mais des choses qui n’ont pas encore tout à fait basculé dans le monde du déchet : ces chaussures à l’unité, ces boîtes de Scrabble sans leurs lettres, ces câbles péritel, ces chariots de lave-vaisselles posés à même le sol sont bien à vendre, comme ces charnières dépareillées et ces interrupteurs cassés. 

Le marché des biffins ressemble à une ville dont il ne manquerait que les matériaux de construction. Une ville complète, mais sans support. Le contenu d’un tiroir renversé sur le sol, le contenu d’un immeuble qu’on aurait secoué comme une salière gigantesque pour en saupoudrer les trottoirs de Saint-Ouen.

On pense au pavillon de Rem Koolhaas, à la biennale d’architecture de Venise, en 2014, à sa déconstruction vertigineuse de l’architecture contemporaine : des murs remplis d’accessoires standardisés, de poignées de porte et d’interrupteurs, des fonds plafonds débordant de gaines électriques, des collections de sanitaires — la vision d’une architecture qui n’opérerait plus dans le domaine de l’infrastructure.

Les marchés qui composent les puces s’accrochent en tout cas à des infrastructures particulièrement  légères. Ce sont en général de longues galeries avec un toit en verre qui distribuent, à droite et à gauche, des alcôves marchandes identiques, à peine plus larges et un peu moins profondes que des places de parking.

Les lourdeurs résiduelles de cette architecture utilitaire sont plutôt symboliques : un tapis rouge au sol d’un marché plus luxueux que les autres, les poutrelles vertes pâles et post-industrielles du marché Malassis, l’espace alloué à la fétichisation du loisir et de la pop culture.

Touriste venu de l’autre bout du monde ou parisien habitué au parcellaire parisien, dominés par les points cardinaux, il est impossible de ne pas se perdre immédiatement dans ces rues et ces marchés posés en diagonale.

Les puces ressemblent à égratignure du tissu haussmannien, une mise en relief soudaine des aspérités de la ville. C’est comme si on avait commencé, oui, à dévisser la ville. A la dévisser d’un huitième de tour. 

J’avais initialement pensé que les Puces étaient comme un cratère, comme une ville volcanique : à sa périphérie, des scories orphelines et la cendre éteinte des appareils cassés de la civilisation industrielle, dans ses faubourgs, sur les premières pentes du volcan, des troncs d’arbres fossilisés par les arts décoratifs et des objets vitrifiés par la chaleur, puis tout au centre, dans la cheminée du volcan, les diamants bruts des robes haute-couture, des toiles de maîtres et des bureaux estampillés.

Ce n’était pas la ville elle-même que les Puces avaient entrepris de démonter. C’était notre civilisation toute entière, c’était notre rapport crédule à la valeur des choses.

C’était cela que j’ai senti se desserrer dans un recoin du marché Biron. 

La borne d’arcade sans son écran et l’harmonium sans ses pédales aperçus tout à l’heure n’étaient pas moins stupides que cette copie brodée d’époque d’un tableau du Carrache. 

Les choses, vides comme des globes oculaires, me regardaient méchamment.

Le monde autour de moi rétrécissait comme une peau de chagrin.

J’ai retrouvé un peu d’oxygène devant les longues rangées de Nike Air neuves du marché Malik — les seuls diamants des Puces étaient là : dans ces petites fenêtres brillantes remplies d’un air qu’aucun mortel n’avait encore respiré, ni encore piétiné.

J’étais revenu aux Puces naïves de mon adolescence. Je n’aurais pas m’enfoncer si loin à l’intérieur. 

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