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Puzzle 5000 pièces d'un paysage suisse

Ce que les puzzles nous apprennent sur le monde

3 min
À retrouver dans l'émission

La résolution de puzzles serait-elle le lointain ancêtre du spee-run ?

Puzzle 5000 pièces d'un paysage suisse
Puzzle 5000 pièces d'un paysage suisse Crédits : Aurélien Bellanger / Ravensburger

Des humains isolés, autonomes, rocailleux, saisis comme par une nuée ardente dans une gare, au milieu d’autres choses, immobilisées comme eux, et comme eux détourées, détachables, emboîtables — kiosques, stands de saucisses, panneaux indicateurs, motrices. L’étal débordant d’une épicerie, un gros bocal de concombre sur le sol, des conserves alignées sur une étagère, un sentiment d’abondance satiété, de complétude. Le chantier d’une maison, avec un bouquet sur le faîte de la charpente, une grande grue jaune et une famille aux membres indépendants et solidaires. Un panorama naïf des moyens de transport aérien, avec une montgolfière au centre, une fusée à droite, un avion de ligne aux ailes raccourcies, un satellite hexagonal tout en haut dans le ciel ; la même chose à peu près pour les transports routiers. Une ferme avec ses animaux, une petite maison blanche dans un jardin d’éden, des cargos dont on découvre, autre paradis, le contenu des cales en enlevant les pièces, comme on pouvait libérer Jonas en soulevant une baleine à l’œil évidé pour la rendre plus facile à saisir. 

Tout ce que je sais du monde je l’ai appris dans les puzzles Ravensburger — la première marque que j’ai connue, les premiers objets que j’ai manipulés, les premières énigmes que j’ai résolues. Rien ne retrouvera la netteté métaphysique de ces vignettes amovibles, ni la douceur de leurs angles de carton ramolli par l’usage : le monde était là-bas complet et indolore. Sur certains modèles, le carton qui servait de support était même légèrement gaufré, à l’imitation des pièces qu’il se destinait à accueillir : c’était encore plus doux que les angles des pièces, l’enfant que j’étais éprouvait presque là ses premiers sentiments charnels. Tout s’emboitait, tout se tenait ensemble dans ce monde synesthésique et cartonné. 

J’ai ainsi gardé l’habitude, le penchant amniotique de faire des puzzles. Je ne connais pas d’activité qui ressemble plus à la méditation, le temps du puzzle a quelque chose de sacré, avec une progression presque infinie, des bords trop faciles aux formes identifiables, et jusqu’au vertige des pièces indiscernables dont l’oeil et la main apprennent pourtant à distinguer les différences infinitésimales.

Mon puzzle préféré a longtemps été un modeste 200 pièces de l’école des Schtroumpfs, dont la meilleure partie était la carte de leur pays imaginaire. Celui que j’ai le plus fait, justement, c’était une mappemonde de 650 pièces avec une énorme URSS orange — je suis récemment passé sous les 40 minutes.

Car de la même façon qu’il existe, dans le jeu vidéo, une discipline appelée le speed run — le record pour Super Mario est de 4 minutes 55 — il existe aussi une approche compétitive du puzzle.

J’ai me suis ainsi procuré sur un marché en Suisse, contre une pièce de 5 francs — merveilleux objet, encore plus gros, plus enfantin que les anciennes pièces françaises — un 5000 pièces délicieusement désuet : une vue estivale des Dolomites, avec au premier plan, sur un immense herbage, un modeste chalet, le chalet même où on rêverait de s’enfermer avec ce puzzle merveilleux, un paysage comme on n’ose plus en faire, presque une caricature de puzzle, de ceux qu’on encollait autrefois sur du contreplaqué pour en décorer les pièces lambrissées des étages, entre des ouvrages aux crochets et une cloche à vaches achetée un jour à Saint-Moritz : tout un monde englouti, entre la Mittel Europa des classes moyennes et la démocratisation par le kitsch d’une indolence biedermeier.

C’est tout cela, ces fantasmes un peu frustres de mon enfance européenne, que j’ai voulu rejoindre en marchant d’un pas décidé à travers le marché, ma belle pièce de 5 francs à la main, comme dans cette histoire où Picsou plonge dans la civilisation miniature qui vit dans le recoin gravé de son sou fétiche.

J’ai ouvert la boite mordorée du puzzle avec autant d’émotion que si cela avait été la porte de ma maison d’enfance, après une longue absence — une longue absence causée par ma seule paresseuse et négligente obstination à vieillir. 

J’ai commencé à remuer les pièces, pour me faire une première idée de la réserve de temps qui m’attendait ici, quand j’ai découvert, écrit au crayon sur le couvercle, ces suississimes informations : “acheté  et commencé entre les 8 et le 14 mars 1985, fini le samedi premier juin 1985, défait le 2 juin 1985 ; fait entre le 23 juin 87 et le 14 juillet 87, fait en 61h30.”

Alors, j’ai eu l’impression, l’espace d’un instant, que j’avais délivré un fantôme, et que ce que je malaxais là, aussi obscène et délirant, que cela puisse paraître, c’était directement une âme.

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