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Des avions Rafales à Paris en juillet 2016

Les Rafales

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Je suis un très mauvais nageur.

Des avions Rafales à Paris en juillet 2016
Des avions Rafales à Paris en juillet 2016 Crédits : Aurelien Meunier - Getty

Je suis un très mauvais nageur. Une fois par an, quand les vagues sont vraiment plates, je me lance le défi d’atteindre la bouée des 200 mètres. J’allais renoncer, d’ailleurs, quand deux Rafales sont passés au raz de l’eau dans un bruit effroyable. Je pense qu'ils font ça comme une publicité pour l'armée de l’air, une opération de promotion de la défense nationale. Ça a hyper bien marché sur moi. 

Pris d'un élan de patriotisme fatigué j'ai décidé d'aller jusqu'à la bouée avec le sentiment confus que des institutions, quelque part, veillaient sur moi, et que de la même façon que ces Rafales avaient pour mission de reconduire aux limites de l’espace aérien les avions ennemis, il devait exister des instances qui saurait me ramener sur terre en cas de défaillance.

Je suis meilleur cycliste que nageur. Quelques jours après, toujours sur la côte normande, j’ai longé la centrale nucléaire de Paluel jusqu’au panneau qui signalait un risque d’éboulement. Les falaises de craie qui bordent la Manche sont une source d’inquiétude lointaine pour ceux qui croient au pré carré ou à l'Hexagone. 

À cet égard, on peut se demander si le but ultime de la France n'est pas de fournir une approximation de plus en plus parfaite de la figure du cercle : on rajoute un côté tous les siècles, la figure est de plus en plus ronde, les frontières de plus en plus nettes, et tout le monde est de plus en plus content.

Les falaises du pays de Caux sont clairement une objection à cette éternité mathématique. D’ailleurs, on a préféré construire l’EPR de Flamanville et l’usine de retraitement de la Hague sur un socle granitique à l’obsolescence plus tardive. Ici, la terre recule d'un demi-mètre par an. C’est un peu inquiétant. 

Il a été décidé, dans les années 70, quand on a commencé à construire tout ce parc nucléaire, de rendre les centrales bien visibles, d’en faire les cathédrales de l’an 2000. C’est ici un peu raté. On a dû creuser la falaise et la craie excavée a donnée naissance à une colline artificielle, sur laquelle on a fait pousser une forêt. Forêt qui cache aujourd’hui les dômes des réacteurs. La visite standard des installations prévoit d’ailleurs exclusivement de se balader dans celle-ci, où ont été installées des ruches et des compteurs geiger. 

Le site industriel majeur de la région est devenu, à la place de la centrale, une grande usine de brioche en tôle grise, dont la hauteur excessive doit servir à dissimuler de grands silos de matière première — et avec eux l’idée un peu désagréable qu'on serait nourri comme du bétail, inquiétude finalement plus dans l'air du temps que la peur de la radioactivité. 

Les pastilles d’iodes sont toujours disponibles dans les pharmacies mais la centrale s’est fondue dans la craie blanche du paysage. Tout au bord de la falaise, et invisible de partout ailleurs, on distingue une double jetée en spirale qui protège la centrale, tout en permettant à l’eau de mer d’assurer son refroidissement.

Elle évoque la Spiral Jetty de Robert Smithson, la plus célèbre des réalisations du Land Art, aujourd’hui à moitié effacée par l’érosion. On imagine mal les effets du temps sur les installations nucléaires : c’est là leur plus grand défaut de conception.

Je m’en suis souvenu alors que les deux Rafales qui m’avaient survolé quelques jours plus tôt avaient obliqué vers le nord un peu après la plage. C’était sans doute pour éviter de survoler la centrale, comme s’il y avait là, sous-jacente, une menace possible, une menace de nature à invalider durablement le sentiment de sécurité qui m’avait bêtement saisi devant ce déchaînement patriotique de fureur industrielle.  

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