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Bientôt la fin du cycle des saisons comme nous le connaissons ?

Le réchauffement climatique ou le triomphe de la mi-saison

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300 ans après la parution des quatre saisons d'Antonio Vivaldi, à l'heure du réchauffement climatique, le concerto du compositeur italien se trouverait réduit de moitié, faute de saisons.

Bientôt la fin du cycle des saisons comme nous le connaissons ?
Bientôt la fin du cycle des saisons comme nous le connaissons ? Crédits : artpartner-images - Getty

La France est située dans la zone des pays tempérés, c’est la donnée de base (établie par le GIEC), archaïque des générations qui nous ont précédés — la météo des dictons, des dates des vendanges, des pluviomètres qu’on relève au matin. 

La planète naïve que nous habitons ressemble à une grosse boule de bois de plus en plus polie à mesure qu’on se rapproche de l’Equateur — le Sahara et l’Australie comme des gros morceaux de papier de verre, la forêt tropicale humide comme champ pionnier de la ponceuse, et nous tout en haut, accrochés à la Scandinavie comme à un trapèze, tentant désespérément de plier les jambes pour rester dans l’angle mort du bras articulé qui tient la fraiseuse du soleil — à peine le littoral méditerranéen et la Corse demeurent-ils marginalement exposés. Mais le gros du territoire national échappe encore à la machine, il est rempli d’échardes végétales et de cernes aquatiques qui accrochent la main du ciel.

Les rainures, particulièrement profondes des équinoxes et des solstices viennent ici intercaler, entre les deux actes de l’année astronomique, l’hiver et l’été, les intermèdes dansés du printemps et de l’automne.

Le printemps et l’automne qui viennent surprendre et assouplir l’orbite terrestre. 

Plutôt que d’éplucher les relevés interminables de Tycho Brahé, il aurait peut-être suffi, pour que Kepler postule ses orbites elliptiques, qu’il prenne au sérieux la course des saisons, dans les pays d’Europe marqués par un singulier gauchissement des saisons — des saisons qui s’écartent là de la Terre comme s'entrouvrent les châtaignes. Il aurait bien vu alors que cela ne tournait pas exactement rond, que le temps ne s’écoulait pas toujours à la même vitesse, qu’il s'amollissait aux longues intersaisons que sont l’automne et le printemps. 

Rien n’est plus émouvant que ces jours d’hiver qui reviennent au printemps, ces Saints de glace et ces grêlons des giboulées de mars qui retiennent en eux, comme des boules à neige, tout l’hiver disparu. 

Rien n’est plus beau que ces étés indiens arrachés à l’automne et ces jours de novembre où les plaids aux terrasses se mettent à grésiller comme des chauffages à gaz. 

On pressent alors que le mouvement de la Terre n’est pas régulier, qu’il possède ses langueurs — ces points où la pierre, jetée vers le ciel, ralentira sa course au sommet de la parabole.

C’est cela que sont, en dernier lieu, le tremblotant printemps et le douillet automne — des brefs moments d’apesanteur et d’inertie, un entrebâillement léger des hémisphères.

Mais, déjà, avec ces hivers trop doux et ces étés banalement caniculaires, on presse que toute cette harmonieuse quadripartition de l’année est cassée. Que le fruit commence à pourrir sur la table.

Vu d’ici ce n’est probablement pas vers les deux saisons bien tranchées des tropiques que penche la Terre, mais vers quelque chose de plus frustrant.

Vu d’ici, d’un ancien pays tempéré, on peut à peine parler de réchauffement climatique. Et ce n’est pas que nous sommes climato-sceptique, c’est que le temps l’est à notre place — il s’enlise dans un faux rythme douteux. 

Sous nos fenêtres, la Seine, boueuse, approche déjà de sa cote d’alerte : comme tous les ans, maintenant, on craint la crue centennale. 

Ce n’est pas d’un réchauffement climatique que nous sommes témoins, mais d’un ralentissement terminal du rythme des saisons — s’il doit en rester deux, ce ne sera pas l’été et l’hiver mais plutôt le printemps et l’automne. Ou bien il n’y en aura plus qu’une, pluvieuse, interminable. 

Le réchauffement climatique, vu d’un ancien pays tempéré, c’est le triomphe de la mi-saison.

Alors quand j’ai vu un énorme Will Smith en doudoune Moncler sur une affiche, place de l’Opéra, j’ai eu pitié du géant italien de la doudoune.

Ce n’est pas devant les moraines de la mer de glace que j’ai pris la mesure du bouleversement climatique en cours, mais devant l’aspect singulièrement surhabillé de la star américaine.

J’ai toujours eu beaucoup trop pitié du capitalisme. J’aimerais que Total ait déjà achevé sa transition industrielle, que Renault se relance dans le tout électrique. 

Comme j’ai eu envie de la prendre dans mes bras l’autre jour, cette valise Rimowa par Dior accrochée à une merveille de petit hélicoptère par lequel on rêverait d’être jeté en haut d’une piste noire.

Hélas, il n’y a presque plus de neige, déjà, dans l’Europe mouillée, et on a empêché, au-dessus de Luchon dans une émouvante reprise de l’allégorie du colibri de Pierre Rabhi, un courageux hélicoptère de livrer de la neige pour sauver la saison.

Mais les saisons sont condamnées, l’été pourri et la terre blette.

par Aurélien Bellanger

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