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Un saule pleureur devant une haie.

Ce que les téléréalités de jardinage nous disent de la beauté du monde

3 min
À retrouver dans l'émission

En regardant des émissions de jardinage, je m’endors certain que le monde, depuis mon enfance, est en amélioration constante, et que la beauté, partout, autour de moi, progresse.

Un saule pleureur devant une haie.
Un saule pleureur devant une haie. Crédits : Jon Paul Perry - Getty

Cela fait 20 ans que j’essaie de regarder de la téléréalité, mais je n’y arrive pas. 

Du Loft à Koh-Lanta, des Anges aux Marseillais à Miami, j’ai tout essayé, sans jamais réussir à tenir plus de 5 minutes. Une exception cependant : les télé-réalités professionnelles, des Déménageurs de l’extrême aux quêtes immobilières des couples coachés par Stéphane Plaza, l’agent immobilier de M6.

Cette préférence témoigne peut-être d’une certaine perversité de ma part : aux téléréalités carcérales, de type Big brother, je préfère les téléréalités qui transforment la totalité du réel en prison, et qui montrent les supplices les plus raffinés que la classe moyenne s’inflige à elle-même pour échapper en vain au ridicule par l’accession à la propriété, au relooking et au jardinage. 

Il existait, quand j’étais enfant, quatre grands jeux de plateau canoniques : le Monopoly, jeu irréaliste qui nous mettait dans la position inaccessible, de magnat de l’immobilier, Hôtel, sa version touristique, spécialement appréciable si on acquérait l’hôtel Boomerang, dont la rentabilité record reviendrait très vite au visage de nos adversaires, La bonne paye, qui nous initiait aux joies du salaire mensuel, du livret A et des dérives inflationnistes de la croissance infinie : nous finissions toutes nos parties en faisant littéralement tourner, avec des feutres et des ciseaux, la planche à billets. Mais le jeu qui me fascinait le plus, et auquel j’avais eu le malheur de ne jouer qu’une seule fois, s’appelait Destin. Parti par la voie de l’université ou par celle de la carrière professionnelle, on s’avançait inexorablement vers son destin, symbolisé par un beau manoir symétrique, ou un modeste pavillon, assez semblable au mien, mais frappé d’une soudaine disgrâce par la présence écrasante de la maison meringuée du vainqueur.

Les téléréalités que j'affectionne, d’obédience immobilière, me ramènent à ce jeu implacable. Je peux rester très tard devant le spectacle de ces couples américains mal traduits, mais débordant d’enthousiasme, qui se font enfin construire la piscine à débordement de leurs rêves : la technique du béton projeté me fascine, comme ces plans d’ensemble tournés aux drones, et accélérés ou ralentis en salle de montage. Je peux vraiment m’intéresser, avec les heureux propriétaires, au bruit que fera l’eau qui dégoulinera bientôt sur le mur de galets qui sépare le jacuzzi du bassin, je n’ai pas de problème avec ça, je suis trop excité pour avoir le temps d’être jaloux, ou bien je contemple, le téléspectateur est comme un dieu du septième jour, le monde qui lentement, irréversiblement s’améliore. Ma passion pour ce genre de spectacle va jusqu’à cette sorte de spin-off improbable des Rois de la piscine qui montre des installateurs d’aquarium géant, et j’attends avec impatience le jour où un épisode de l’inavouable site Propertysex.com y plongera l’une de ses fantaisistes agentes immobilières. 

En attendant ce libidineux cross-over, ma téléréalité préférée est française. Elle s’appelle Silence, ça pousse, et elle entièrement consacrée à vanter le génie d’un homme, Stéphane Marie, sorte de Stéphane Plaza, recalibré pour France 5, et doté de tous les dons artistiques, ainsi que d’élégants favoris poivre et sel.

Cela se passe toujours de la même manière : un couple légèrement gêné lui fait visiter un jardin un peu pathétique, Stephane Marie ne dit rien, mais il les convoque bientôt autour d’une table, sort son incroyable trousse de feutres et commence à dessiner un petit jardin d’Éden qu’ils aménageront bientôt ensemble, une pelle à la main — mais je vais rarement jusque là, je m’arrête en général au dessin, éblouissant de virtuosité, du jardinier prodige. 

Et je m’endors certain que le monde, depuis mon enfance, est en amélioration constante, et que la beauté, partout, autour de moi, progresse.

Mon plus vieux souvenir de jardin, c’est un portique sans agrès derrière une haie de thuyas. J’y avais passé un jour la main, comme dans la boite à gant d’un laboratoire, et je l’avais ressortie pleine de boutons : c’est la seule allergie que je me suis jamais découvert, une allergie aux jardins de mon enfance. Mais leur laideur pourtant n’a pas fini de me hanter, et j’ai, au fond de moi, plus d’émotion, une émotion étrange, contrariée et coupable, mais en cela peut-être véritablement esthétique, pour une haie bien taillée que pour tous les autres types de paysages.

Pire, je ressens, quand je vois dépasser derrière elles les branches émues d’un saule pleureur, une mélancolie irrésistible :  les saules-pleureurs à moitié cachés des zones pavillonnaires sont comme la seule preuve qu’on a que les petits-bourgeois ont jamais possédé une âme, et que certains de leurs enfants pouvaient prétendre à une carrière littéraire.

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