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Une personne faisant la manche dans une rue commerçante.

Ce que le SDF dit de notre humanisme

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Le SDF, devant notre porte, a presque valeur d’aventure métaphysique, nous jouons en l’enjambant une part de notre salut, et le destin de l’humanisme

Une personne faisant la manche dans une rue commerçante.
Une personne faisant la manche dans une rue commerçante. Crédits : Picture alliance - Getty

Le degré zéro de la politique, passé la difficile question de la répartition des coquillettes au sein de la fratrie, tient en général à un constat très simple : pourquoi il y a des gens qui vivent dans la rue et d’autres sous un toit ? Et cela reste, au fond, quelle que soit la façon dont on tourne la question, le problème fondamental. Le SDF est la figure contemporaine de nos épiphanies politiques. Comment des hommes peuvent dormir à la rue alors que nos villes sont pleines de logements vacants, de bureaux vides, d’hôtels qui peinent à atteindre un taux d’occupation supérieur à 80%. L’apprentissage de la politique consiste largement à trouver les causes de ce scandale. 

La plus facile, de là où je viens, c’est à dire de la classe moyenne fraîchement déchristianisée, consistait à maladroitement considérer le SDF comme moralement responsable de sa situation : inutile de lui faire l’aumône puisqu’il dépensera tout en alcool. Manière au fond d’imaginer, malgré tout, au delà de la simple condamnation morale, des causes systémiques à son malheur, dans la mesure où celui ne relevait plus dès lors strictement de sa pauvreté actuelle, mais de quelque chose qui l’empêchait structurellement d’en sortir — d’un état de péché qui ne lui était peut-être même pas spécialement propre, et qui à défaut de frapper l’humanité entière, nous n’étions en cela plus trop d’accord avec Saint Augustin, tenait à l’organisation fautive de nos sociétés : nous étions déchristianisés mais nous avions encore du respect pour l'Abbé Pierre, et si attachés que nous soyons à l’ordre du monde et à la sagesse de nos gouvernants, nous n’avions pas tout à fait oublié sa colère de l’hiver 54. Était-elle dirigée contre la défaillance de nos institutions ou contre la dureté de nos cœurs, nous ne savions plus trop. Il en était en tout cas resté, intéressante aberration historique, une sorte d’ordre monastique nouveau, les communautés Emmaüs, dont les monastères ressemblaient étrangement à des brocantes — mais dont on savait qu’il s’agissait surtout de brocanteurs d’hommes. Du reste, comme le Secours Populaire répondait au Secours Catholique, Emmaüs possédait, avec Les Restos du cœur, un pendant laïc, lui même était animé par une sorte de clergé qui rassemblait des vedettes du show-biz. Tout cela faisait bizarrement système. Il y avait, pour nous, le monde des supermarchés, et pour eux, celui des Restos du Cœur. Personne ne mourrait de faim et j’avais même appris, du père d’un ami qui travaillait chez Pioneer, que le dirigeant de la branche française du fabricant d’autoradio distribuait l’hiver des duvets de couchage aux SDF de la région parisienne. Travaillant moi-même, un peu plus tard, dans la pâtisserie industrielle d’un supermarché, et ayant pour première mission matinale de vider les étalages des gâteaux de la veille, j’aurai la satisfaction d’apprendre que l’énorme poubelle que je trainais dans le rayon finirait aux Restos du cœur.

Je m’en veux bien sûr avec le recul d’avoir été aussi naïf — d’une véritable naïveté de classe : je voulais croire que le monde dans lequel je vivais, même sans Dieu, ne pouvait pas être à ce point là cruel. 

Le pauvre n’avait pas alors tout à fait perdu le statut qu’il avait eu pendant l’ère chrétienne. D’une certaine façon tout reposait encore sur lui : les premiers seront les derniers, il est plus facile pour un chameau, toute cette tradition était encore vivace. Le SDF, devant notre porte, avait presque valeur d’aventure métaphysique, nous jouions en l’enjambant une part de notre salut, et le destin de l’humanisme.

Il était pourtant là, le degré zéro de la politique : dans la proclamation, passionnée et indifférente, d’une humanité commune, qu’on semble n’invoquer que dans les cas limites, dans les cas où, n’arrivant plus à réduire la distance qui nous sépare, on passe en désespoir de cause au dénominateur commun, en commettant presque une faute de grammaire : fonder un sentiment d’égalité sur le constat frontal d’une irréductible inégalité, si ce n’est pas impossible en soi, le christianisme longtemps y parvint, cela relève aujourd’hui d’une sorte de confortable aveuglement.  

Le scandale, ce n’est pas que le SDF devant chez moi est mon frère, le scandale, c’est qu’il ne l’est presque pas, et qu’il cesse même de l'être à partir du moment où, pour passer de lui à nous, on fait un saut moral, au lieu d’établir une évidente une continuité économique ou politique — car le trésor d’inégalité qui nous sépare, tout en  nous faisant miroiter le vague paradis d’une humanité commune, et possiblement réconciliée, sert en attendant de capital, sinon de fondement, à la société dont nous sommes tous les deux membres.

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