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James Van Der Beek pleurant dans la série Dawson (2000). Cette scène a fait l'objet de nombreux détournements sur internet.

Quand sommes-nous devenus si sentimentaux ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Il y aurait une histoire secrète des années 1990-2000 à raconter : celle du retour en grâce de l'émotion, des larmes, et plus largement d'un retour de la libre expression du sentiment en France.

James Van Der Beek pleurant dans la série Dawson (2000). Cette scène a fait l'objet de nombreux détournements sur internet.
James Van Der Beek pleurant dans la série Dawson (2000). Cette scène a fait l'objet de nombreux détournements sur internet. Crédits : WB

« Allez, mon petit, maintenant il faut y aller » : c’est comme cela que j’imagine Jean Gabin laissant son fils en larmes à la porte de la maternelle — et encore, accompagner son fils à l’école, c’est beaucoup pour Gabin. "Tu vois ces mots au-dessus de ta tête, Liberté, égalité, fraternité : c’est tout ce que tu as à savoir, mon petit. Et dans 15 ans tu seras un homme."

En voyant ces jours-ci les publications des jeunes parents sur les réseaux sociaux, tous ces messages à leurs enfants et aux générations futures qui légendaient des photos d’écoliers sur le chemin de l’école j’ai définitivement réalisé que nous avions changé d’époque. Quand sommes-nous devenus si sentimentaux et si démonstratifs ? "Voilà petit bout d’homme, comme ton papa est fier de toi mais comme il a honte aussi de la Terre qu’il va te laisser, mon petit ours blanc sur son bout de banquise. Puisse ton courage et ton savoir nous sauver de notre folie consumériste. Oh, comme il te va bien pourtant ton Tan’s, et ton manteau Bonpoint, et comme le soleil de Bali brille encore sur ta peau. Oh, sommes-nous maudit et à jamais perclus de contradictions ! Tiens, recolle un peu ton sticker Greta Thunberg, sauve-toi, sauve-nous et sauve le monde, mon petit Gabin. »

J’ai tenu, moi-même, une position intermédiaire : si j’y ai mis plus de retenue, j’ai pris malgré tout, au dernier moment, la photo fatale, celle de l’entrée dans l’école, enregistrant ce moment où je cédais symboliquement mes prérogatives de père à une institution d’état. Mais je sentais encore, derrière moi, la présence d’une institution bien plus puissante, la présence patriarcale de Gabin, et j’ai retenu mes larmes. 

En y repensant, je me dis que l’une des choses que l’école m’a justement appris, c’est qu’il y avait eu, après L’Emile et Les Confessions, une réforme générale des sentiments nationaux : l’émotion, soudain aurait eu le champ libre, on aurait pleuré dans toutes les familles, on aurait offert nos cœurs à toutes sortes d’aventures malheureuses, on serait devenu un peuple tendre, sensible, ému en toutes circonstances comme des parents devant l’école. 

Cela cadrait cependant assez mal avec ce que j’avais appris d’un ami qui avait passé l’été en Amérique. Là-bas m’avait-il expliqué, les hommes sont gentils, cordiaux et naturellement bons, ils se sourient dans le métro, se font des compliments, se prennent dans les bras et pleurent à la télé : là-bas ce n’est pas comme ici, où les hommes sont méchants.

J’ignorais que l’Amérique était cependant le théâtre d’une guerre du sentiment, menée par un nouveau Rousseau nommé David Foster Wallace : celui-ci - en contradiction évidente avec son look, son bandana et ses cheveux longs - avait décidé de s’attaquer à la dictature du cool, à la tyrannie de l’ironie, représentée alors, dans les lettres américaines, par le glaçant Bret Easton Ellis. Foster Wallace, qui se vantait de savoir pleurer publiquement mieux qu’aucun autre écrivain de sa génération, s’en était ainsi pris, dès l’une de ses premières nouvelles, à cette institution de l’esprit new-yorkais qu’était alors le Late Night de David Letterman. Et ce n’était pas, comme les écrivains de la génération précédente, aux mass média que s’attaquait Foster Wallace, mais plus subtilement à la tonalité détachée de l’émission, à sa cruauté désinvolte, dans laquelle le romancier voyait une atteinte intolérable à l’âme américaine.

On a connu, au fond, des débats similaires, en France, autour de "l’esprit Canal", souvent considéré comme une perversion de l’esprit français : la table de marbre blanc du premier plateau de Nulle part ailleurs nous aurait rendus froids, distants et inhumains — trop français, trop voltairiens, trop parisiens.

Il y aurait une histoire secrète des années 1990-2000 à raconter, l’histoire d’un refoulement et d’un retour du sentiment en France, l’histoire d’un retour des larmes. Je prendrais, pour événement initial, la sortie du premier album de Dominique A, avec cette chanson Le courage des oiseaux, qui fut l’hymne discret de ces années, le signe de ralliement des nouveaux sentimentaux, qui allaient grâce à elle avoir le courage de chanter dans le vent glacé des années 90. La chose hélas finirait par la catastrophe que fut la sortie, en 2010, des Petits mouchoirs, la fresque générationnelle de Guillaume Canet sur les héritiers de Dominique A devenus d’abominables enfants sentimentaux et capricieux, de ceux qu’on voit partout, maintenant, presque dix ans plus tard, devant les écoles, les repentis des années Canal qui tiennent leurs enfants par la main comme dans les romans de David Foenkinos et n’en finissent pas d’exhiber leur cœur sur les réseaux sociaux.

par Aurélien Bellanger

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