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Jack Bauer, héros de la série 24 heures chrono, interprété par Kiefer Sutherland

Les séries

3 min
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La série est l’art forain par excellence.

Jack Bauer, héros de la série 24 heures chrono, interprété par Kiefer Sutherland
Jack Bauer, héros de la série 24 heures chrono, interprété par Kiefer Sutherland Crédits : FOX - Getty

Un peu de la Trilogie du Samedi sur M6, un peu de X-Files, un peu de Profiler, un peu de Buffy contre les vampires, la soirée du dimanche devant Urgences sur France 2, et enfin des Beverly Hills et des Sex and the City, mon entrée dans le monde des séries a été exclusivement hertzienne. Ce n’était pas la folie, c’était seulement un peu mieux que le reste, moins pire que les jeux mais en deçà des films. Il y avait bien sûr déjà eu des séries importantes, L’agence tous risques, K 2000 ou MacGyver, mais la nouveauté tenait à un réalisme inattendu, même dans le genre fantastique, un réalisme de l’âme, une minutie dans l’étude des mœurs : soudain les héros étaient dotés d’un arc narratif, d’une épaisseur, d’une élongation dans le temps qui les autorisait à ne plus réagir tout le temps de façon identique — non plus comme des héros en mode automatique, mais comme des humains véritables. 

Dans les faits, on n’était pas tout à fait chez Dostoïevski encore, leurs singularités et leurs failles ont été très vite automatisées par des scénaristes paresseux qui avaient rapidement découvert des techniques simples et éprouvées pour simuler adroitement les gouffres de l’âme. Les personnages principaux des séries se sont ainsi vu attribuer un inguérissable alcoolisme, sorte de version simplifiée du péché originel, ou bien des cancers à divers stades, des pères tyranniques, des enfants autistes.

Il y eut bientôt, même dans les séries policières, plus de scène d'hôpital que dans Urgence, plus de cancers généralisés que dans Chernobyl. On entrait là comme dans un confessionnal, pour mourir ou pour revivre, pour abjurer ses fautes ou pardonner ses proches.

Bientôt les épisodes, interchangeables, ne ressembleraient plus qu’à des catalogues de tropes, et il ne resterait définitivement rien de la dynamique dostoïevskienne initiale.

Ou bien on la verrait péniblement décomposée par ces enfants sages, ces bons élèves que sont les scénaristes de séries : Jack, dans Lost, qui souffre d’alcoolisme, comme son père, et que torture une rivalité sans fin avec celui-ci, neurochirurgien comme lui, jusqu’à ce qu’il ait à ramener son cercueil d’Australie par le vol Oceanic 815 ; Tyrion Lannister, dans Game of Thrones, le fils mal aimé qui finit par assassiner son père, Jack Bauer, de la série 24, lui aussi en conflit avec la figure paternelle, comme Frank Underwood, de House of Cards, qui viendra uriner sur sa tombe.

Les frères Karamazov, parricides et désespérés, sont bien au complet dans la famille recomposée des séries.

Tout a été déjà vu, revu, emprunté mille fois : jamais mention n’a été plus mensongère que celle indiquant : “série originale”.

C’est cela, que sont largement les séries : du divertissement générique.

Passé l’épisode deux, le pilote distinctif, ambitieux ou malin, tout cela ne sera plus que redite et mauvaise littérature. Passé la saison deux, tout cela ne sera plus qu’horribles invraisemblances et maladies diverses.

J’ai fini, logiquement, par arrêter de regarder des séries, en considérant la proposition artistique trop faible et les intrigues trop convenues.

Mais je crois que je me trompais, sur l’objet série : enfant du prétendu âge d’or, des hors-séries Télérama et des masters class planétaires de David Simon, j’avais trop sacralisé l’objet, et ne pouvait ainsi qu'être déçu par lui.

Tout cela relève d’un bruit de fond esthétique, plutôt que de la quête artistique, c’est un art de la fresque, du badigeon, du flux, plutôt que du laboratoire, de la toile de chevet ou du portrait métaphysique.

Tout ce que j’estimais mauvais, plat et raté dans les séries, les monologues convenus, les cabotinages et l'énième cuite de McNulty, l’énième plan sur Cersei de trois-quarts dos devant une fenêtre et un verre de vin rouge à la main, tous ces tropes et ces clichés, tous ces fils blancs et ces saynètes destinées à servir de mèmes, tout cela était au contraire l'élément constitutif de la série, son essence même, en tant qu’art de la reconnaissance.

On est devant les mimiques mille fois répétées d’un personnage usé comme l’était le public d’autrefois devant les grimaces de Sganarelle.

La série est l’art forain par excellence.

Je me vois d’ailleurs basculer dans ce nouvel art populaire un jour où je faisais la queue pour entrer au cirque Pinder avec un ami qui venait de commencer à regarder 24h, et qui nous en vantait les délices — sensiblement les mêmes, avec le recul, que ceux de la trapézistes en justaucorps échancré à paillettes que nous allions applaudir, sans nous rendre compte encore, ce jour-là, qu’elle était la préfiguration exacte du rablé Jack Bauer.

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