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Le quartier de la Part-Dieu à Lyon

Nos gares sont des Silicon Valley à la française

3 min
À retrouver dans l'émission

Une Silicon Valley à la française : les bureaux régionaux d’un assureur, d’une banque et d’une mutuelle de santé. AG2R et MMA.

Le quartier de la Part-Dieu à Lyon
Le quartier de la Part-Dieu à Lyon Crédits : Robert DEYRAIL / Contributeur - Getty

C’était dans une ville de l’ouest, les lumières vitrées de la gare anticipaient déjà la tombée de la nuit et comme j’avais une heure d’avance je suis parti me balader. 

Habitué aux gares terminus parisiennes j’avais un peu négligés les difficultés de la zone, coupée en deux hémisphères par le faisceau des rails. 

On parle en voile de Pot au noir pour désigner la zone équatoriale où les vents, changeant sans cesse de direction, pouvaient laisser les bateaux immobilisés pendant des jours sur l’équateur terrestre. 

C’est ici, dans les abords des gares, que se sont longtemps concentrés les sex-shops, les punks à chien et les hôtels de passe  — quelque chose de poisseux, de presque médiéval. C’était toujours les mauvais quartiers des villes. On trouvait là les rares commerces qui ne fermaient jamais, ainsi que d'énigmatiques machines suintant des gouttes de latex à des vitesses presque aussi lentes que des hévéas, ou d’autres, plus archaïques encore, uniquement destinées au troc des seringues. 

Mais les commerces, comme avant eux l’industrie lourde, avait presque disparu des abords des gares, qui les avaient réintégrés, rationalisés, franchisés. 

Il n’en restait que quelques brasseries à thématiques régionales et un ou deux kebabs à thématique universelle. 

J’ai vu la même chose se reproduire à Rennes, à Lyon, à Bordeaux, à Metz, au Mans, à Saint-Etienne : on a construit, autour des gares, exactement les mêmes quartiers, qu’on a successivement appelés des technopoles, des parcs d’activité tertiaire et des écoquartiers — tout, plutôt que quartier de la gare, encore trop connoté négativement. 

Mon terme préféré est trop grandiloquent pour n’être pas resté informel, mais il décrit bien la chose, ou du moins le projet : des Silicon Valley à la française. 

Une Silicon Valley à la française : les bureaux régionaux d’un assureur, d’une banque et d’une mutuelle de santé. AG2R et MMA. 

Une Silicon Valley à la française :  Uber ubérisé par l’Etat-providence. 

Mais certaines choses ne changeront jamais aux abords des gares, ou bien j’avais marché trop longtemps entre les tours vitrées de 5 étages. La question m’a surpris : “On y va ?” 

C’était aussi désolé que volontaire, un peu triste, mais plutôt engageant. 

La jeune femme portait une mini jupe et elle avait un fort accent asiatique ; les syllabes qu’elle avait formées m’étaient apparues encore plus rondes que ses seins sous son bustier blanc. 

Le type qui la surveillait au loin tenait une canette de bière d’un demi-litre avec acharnement, comme s’il voulait lui donner une forme approchante. 

Il y avait un petit parc tout à côté et je me suis demandé où nous serions allés. Sous le petit toboggan ? Dans les toilettes à fermeture électronique ? 

J’ai continué à marcher avec cette question irrésolue jusqu’à retrouver sous mes pas, dans un rail de tramway posé en travers de l’herbe mouillée d’un aménagement paysager du site,  le chemin de la gare. 

J’ai pensé un instant à ma mère, qui avait travaillé, avant sa retraite, dans un quartier de ce genre, à moins d’une station de tram de la gare TGV. Elle avait du gérer, je m’en souviens, pendant ses deux dernières années d’activité pour un organisme de crédit par téléphone, les appels courroucés des clients de la banque qui avaient contracté d’étonnants prêt immobiliers en Franc suisses. La crise de l’Euro avait rendu le montage financier beaucoup plus coûteux que prévu. Il s’était fait, pour le dire simplement, à peu près arnaquer. 

J’ai repensé, par contraste, à la simplicité du service qui venait de m’être proposé. Le contrat était un peu sordide, mais il était assez transparent. Evidemment la jeune femme qui me l’avait proposé était aliénée, et plus directement que les débiteurs de la banque par téléphone ou que la personne qui avait eu pour mission de leur répondre ne le seraient jamais. 

Mais tout cela ressemblait aussi, dans la pénombre qu’éclairaient au loin les étages lumineux du parking aérien de la gare, à une fable illichienne. 

Ce monde de services, d’organismes bureaucratiques destinés, en dernier lieu, à nous rendre la vie plus douce, ce monde dédié au soin, à la santé, à la protection sociale, à l’accès libre à la propriété, ce monde était privé d’âme, ou bien avait contribué à voler la nôtre, à l’administrer à distance. 

La prostituée, comme une Marie-Madeleine moderne, témoignait de la persistance de quelque chose qui pouvait échapper au monopole radical autrefois dénoncé par Illich. Un reste de charité chrétienne dans un cauchemar tertiaire sécurisé. 

L’Etat-providence ubérisé par la charité chrétienne et les flux migratoires. 

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