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Statue de Notre-Dame de France à Puy-en-Velay

J'ai enfin pénétré dans une statue géante

3 min
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Voulant me confronter au mystère des statuts géantes, j'ai entrepris cet été l’ascension de la vierge du Puy-en-Velay. Cette montée a débouché sur une expérience religieuse atrocement ratée.

Statue de Notre-Dame de France à Puy-en-Velay
Statue de Notre-Dame de France à Puy-en-Velay Crédits : Aurélien Bellanger

Le principal mystère des statues géantes ce n’est pas l’île de Pâques c’est comment des gens arrivent à monter à leur sommet en utilisant des parties aléatoires de leurs corps agrandis comme prises d’escalade : il y a dans cette transmutation de l’humain en rocher quelque chose de fascinant — comme si le singe en nous, qui s’était une première fois déplié dans les branches des arbres, se trouvait, tout au bout du processus d’hominisation, confronté à lui-même en tant qu’arbre, et se trouvait bizarrement contraint, comme dans le mythe contemporain de l’anthropocène, de s’escalader lui-même. 

La grosse statue de la République, sur la place parisienne du même nom, n’est jamais autant allégorique que les jours où des manifestants l’escaladent, jamais autant républicaine que quand la foule aléatoire se désigne un représentant qui viendra siéger sur sa tête ou haranguer la foule depuis sa main tribunitienne. 

Parfois, c’est encore arrivé récemment, celui-ci tombe et meurt, victime sacrificielle du suffrage universel envisagé comme une pyramide de Ponzi : les mains de tous ces singes sont trop nombreuses pour tenir toutes ensembles le rameau d’olivier, mais sans cette abondance, ce delta digital infini, personne n’aurait pourtant réussi à l’atteindre. 

Pour avoir colossalement échoué à monter, en Russie, dans la main d’un gigantesque Lénine dont je n’ai jamais pu, malgré l’aide d’un compatriote royaliste qui rêvait de nouer à son cou son écharpe Burberry, dépasser les chaussures, je sais ce que la statuaire géante a, paradoxalement, de profondément démocratique — et avant tout, comme système de représentation.

L’idée est difficile à exprimer et quantité de statues de despotes, à travers le monde, démentent massivement cette opinion. 

En même temps la statue de la liberté et les quatre présidents démocratiquement élus du Mont Rushmore demeurent les archétypes indépassables du genre et l’Inde vient d’inaugurer, même si le geste n’est pas sans ambiguïtés nationalistes, la plus grande statue du monde, une effigie géante de Vallabhbhai Patel, l’un des pères fondateurs de l’Inde moderne et démocratique. 

De même je ne pas quoi penser de la statue de Danton, à Odéon, qui occupe exactement la position de la chambre du tribun, comme s’il l’avait directement rêvé — mais il ne s’agit pas d’une statue géante, quoique Danton ait l’air dangereusement dilaté.

De la même manière, les ouvriers qu’on a représentés, dans le décor en bronze du pont Bir-Hakeim, en train de marteler d’authentiques rivets sont à peine agrandis.

Mais ils semblent pourtant bien exprimer, à leur manière, le paradoxe de la statuaire géante — le paradoxe de cette humanité qui, incapable d’accéder au stade de la conscience planétaire, se serait mise à tricher avec les proportions, et à réfuter soudain tous les progrès de la perspective pour se représenter, comme sur les enluminures médiévales, aussi grande que ses villes, alors que la représentation la plus précise que nous arrivons déjà à donner de nous-mêmes, sans recourir à la tricherie de l’allégorie, consiste à remplacer ce bronze par un mince, mais irréversible, nuage planétaire de carbone : l’humanité confrontée à son rêve de pierre, ou qui frapperait elle-même les rivets de son cercueil. 

Comme le montrait le film La planète des singes, l’espèce qui accède à ce stade, néo-naïf ou post-moderne, de la représentation d’elle-même, finit en général très mal : la Statue de la liberté sera peut-être tout ce qui restera de nous, après notre disparition, et les paléontologues du futur, surpris par notre taille, nous rangerons sans doute parmi les plus stupides races de dinosaures. 

J’aime beaucoup les tulipes de Koons, mais si je prolonge la main qui les tient, pour reconstituer le corps entier, j’arrive très vite à la conclusion que la tête, énorme, est sous la verrière du Grand Palais et qu’elle va très vite manquer d’oxygène.

J’ai enfin pénétré, cet été, dans une statue géante, et c’est à peu près ce que j’y ai vécu : la statue de la vierge du Puy-en-Velay, malgré la pieuse invasion d’un impressionnant car de tourisme polonais, débouche sur une expérience religieuse atrocement ratée : on monte, par un escalier en spirale, dans la robe de la statue, qui tient seule, par un étonnant génie constructif, aux plis de celle-ci. On arrive ainsi jusqu’à la tête de la vierge, au milieu des rayons dorés de sa couronne, prêts à contempler le plus joli des panoramas sur la chrétienté environnante. Mais on bute alors sur un dôme de plexiglas suffocant, et l’expérience attendue de la grâce se heurte soudain, sous le soleil de midi, à la plus réaliste des allégories de la crise climatique.

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