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Ouvrier travaillant le 1er avril 2019 à Paris

Les travaux, la nature du Paris

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Mon tableau préféré, c’est la petite fenêtre carrée qu’on a découpée dans la palissade d’un chantier pour le rendre observable.

Ouvrier travaillant le 1er avril 2019 à Paris
Ouvrier travaillant le 1er avril 2019 à Paris Crédits : JOEL SAGET - AFP

Le dernier objet ancien qu’on voit encore en usage à Paris c’est le seau de bois avec lequel les ouvriers de la voirie viennent puiser du goudron, à un camion-citerne fumant, pour la réfection des trottoirs. 

L’enrobé délicieux, répandu comme une eau noire, sur une cicatrice sableuse et rectangulaire profonde de deux ou trois centimètres, possède une odeur inimitable, moelleuse comme celle des viennoiseries et joyeuse comme celle de l’essence. 

En quelques heures, une fois la substance durcie, l’enrobé pris et les vapeurs dissipées, le trottoir sera rendu à la circulation — mais conservera toujours, de son passé liquide, une douceur caoutchouteuse sous les roues des poussettes et les pas des promeneurs. 

Paris est l’endroit du monde où on se fait le moins mal en tombant. 

Tous nos trajets, à travers l'ammonite fossile des arrondissements, ont le déhanché souple d’une danse.

Ces seaux de goudron, c’est comme une sorte de purification, une eau qu’on jette sous nos pas pour adoucir le sol et le rendre infini comme un trottoir roulant.

Il y a des villes granitiques, des villes faites pour le choc des rollers et des skates, des villes dures et définitives. Il y a des villes pleines de miroirs d’eau et de mobilier urbain féérique. Mais Paris est la seule ville qui possède le moelleux d’un sous-bois.

Paris est-elle un long ruban de réglisse enroulé sur lui-même : c’est la ville la plus appétissante du monde. 

Elle retrouve même, les jours de pluie, son brillant intact, et quelque chose de la profondeur vénitienne d’un miroir.

La rationalité voudrait sans doute que les canalisations et les câbles soient installés, comme au bord des voies de trains, sous des trappes accessibles.

Leur remplacement en serait plus aisé, les travaux seraient plus silencieux. Le bruit du marteau-piqueur aurait rejoint alors celui des autres oiseaux disparus.

Qui a remarqué, d’ailleurs, le remplacement discret des panneaux de chantiers verts par des panneaux grisâtres ajourés : Paris a changé de couleur et presque personne ne s’en est ému. C’est pourtant, pour l’œil, une aussi grande révolution que si on avait changé la couleur de l’eau de la Seine.

On détruit chaque année, irréversiblement, et dans l'indifférence général, des hectares de bitume.

Je sais pourtant - c’est ce que la pratique du vélo m’a enseigné - que la qualité des revêtements routiers est aussi importante que la beauté des paysages. 

Ici où là, sur les Champs-Élysées, place de la République, autour des Halles, des dalles mobiles ont fait leur apparition. Le sol est devenu démontable et on numérote même les plaques pour les remettre dans le bon ordre.

La reine d’Angleterre est venue, en 2004, inaugurer les jolis pavés ondoyants de la rue Montorgueil, et la réfection, dix ans plus tôt, du sol de la place Vendôme, demeure un moment clé d’embellissement de la ville.

Mais le sol de Paris, son humus authentique, sa douce zone critique, s’est trouvé mieux préservée, à moins d’un kilomètre de là, dans l’enrobé circulaire de la place des Victoires.

Le décor parisien idéal, c’est une immense étendue goudronnée. Il n’y a même pas besoin de végétation, l’alternance saisonale des feux verts et rouges suffit à figurer des arbres.

Je rêve qu’on supprime le mobilier urbain, les rebords des trottoirs, les bacs à fleurs et les potelets, et qu’on verse à pleins seaux cette eau noire et prodigieuse, l’eau de la ville elle-même - je ne connais pas de terreau plus fécond et je comprends, enfin, ce qui m’attache à ces seaux en bois. C’est au-delà du pittoresque, la promesse que quelque chose de très ancien résiste ici, un génie vernaculaire, une façon ancestrale de prendre soin du sol et de préserver sa singularité propre, sa fertilité imaginaire.

On a récemment mis au point, pour rendre les travaux urbains moins intrusifs, des procédés proches de ceux de la couture, comme cette technique pour faire passer des câbles par forages dirigés. J’ai ainsi férocement convoité, avant même que Cyprien Gaillard ne transforme les dents d’une pelleteuse en génial ready-made, le petit trépan qui rendait ce miracle possible, et que des ouvriers avaient abandonné une nuit en bas de chez moi, comme une autre antiquité urbaine. Je me voyais déjà le transformer, dans ma bibliothèque, en fétiche dressé d’adoration de la ville.

Mon tableau préféré, c’est la petite fenêtre carrée qu’on a découpée dans la palissade d’un chantier pour le rendre observable.

Je rêve enfin que nous ayons l’audace de faire du parvis de Notre-Dame la rosace vivante d’un grand chantier en plein air.

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