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Illustration trou noir

Les trous noirs sont-ils les derniers refuges de l'enfance ?

3 min
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On attend la publication, d’un instant à l’autre, de la première photographie d’un trou noir.

Illustration trou noir
Illustration trou noir Crédits : Aaron Horowitz - Getty

L’univers dans une chambre d’enfant : je ne me suis jamais complètement remis, esthétiquement, de cette intuition majeure du cinéma américain des années 1980.

Que ce soit le piratage du réseau Defcon par l’adolescent de War Games, le voyage spatial des enfants d’Explorer, le film de Joe Dante dans lequel le jeune Ethan Hawke rêve d’un circuit imprimé qui donne accès aux étoiles, en passant par ET, le chef d’œuvre du film d’éthologie, la chambre d’enfant joue, dans le cinéma de science-fiction des année 80, le rôle que jouait le laboratoire dans les films des années 50, l’autre âge d’or d’Hollywood. 

Les missions Apollo, qui restent à ce jour le parachèvement de l’histoire humaine, n’ont peut-être existé que pour finir à l’état de mobile accroché au plafond d’une chambre d’enfant.

Les mystères de la fission nucléaire et de la bombe atomiques ne sont pas plus spectaculaires que cette boule en plastique articulée qui quadruple de volume entre des mains enfantines. 

La célèbre photo de la Terre vue de l’espace ne peut rivaliser avec la phosphorescence paisible d’un globe terrestre posé comme une Lune sur un bureau rempli d’équations à deux inconnues.

Le rectangle vert qui clignote en attendant qu’on choisisse une lettre sur un clavier mécanique profond comme la nuit noire est plus dense que toutes les jungles du monde — les aventuriers, en ces années cruciales, commencent à remonter les réseaux plutôt que les rivières et à traquer les multinationales plutôt que les cités perdues. 

L’odeur de l’étain fondu a remplacé celle du caoutchouc. 

Le souffle des Talkies-Walkies ou les notes allongées de l’Eurosignal, au début de la bande FM, était une idée de l’infini.

Une chambre d’enfant : c’est là, dans Interstellar, que tombe sans fin, immobile, dans un réseau de cellules identiques, Matthew Mcconaughey — il est coincé derrière l’horizon des événements d’un trou noir et celui-ci prend la forme d’une bibliothèque dont il serait prisonnier des rayonnages.

On attend la publication, d’un instant à l’autre, de la première photographie d’un trou noir.

La Terre aurait été utilisé, pour cela, comme une lentille unique, comme un énorme œil, par la mise en commun des signaux reçus par plusieurs radiotélescopes tout autour du monde. 

Je ne connais pas encore la forme de cette image destinée à devenir, dans quelques heures, aussi célèbre que la Blue Marble ou que le cœur mordoré à la surface de Pluton. Je suis encore contraint de l’imaginer : si la Terre a servi d’œil, les radiotélescopes, aux antennes métalliques et grillagées, ont dû jouer le rôle des cils, et je m’attends à ce que le trou noir ressemble à ces irisations qui se produisent quand on ferme à moitié les yeux — des courbes lancinantes qui viennent lentement danser autour de notre champ de vision.

Mais je suis certain, au fond, quels qu’aient pu être les partis pris esthétiques et théoriques de Christopher Nolan et de Kip Thorne, le conseiller scientifique d’Interstellar, que ce que nous verrons tout à l’heure, dans cette après-midi radieuse, sera moins net que cette chambre d’enfant aperçue à la fin du film.

C’était comme une sorte de photo mentale, un jeu très simple avec l’insondable idée de dimension. 

La chambre se répétait dans toutes les directions possibles et c’est en passant de l’une à l’autre de ces cases, comme le cavalier translucide d’un jeu d’échec avec le temps et l’espace, que Mcconaughey parvenait à interagir avec les aiguilles d’une montre.

Jamais le grand mythe religieux du trou noir n’a été plus subtilement filmé : ce n’est pas la lumière, qui est capturée là-bas, mais directement les lois de la physique. Les lois de la physique telles qu’elles existent, à l’état naïf et manipulable, dans les jouets d’une chambre d’enfant.

La meilleure métaphore qui me vient, pour décrire l’horizon des événements d’un trou noir, serait celle d’un papier cadeau cassant et métallique qui cacherait l’objet même de notre convoitise — un pendule, une toupie, une boussole ou un télescope.

Nous n’avons plus rien à découvrir, car nous avons été enfants. Nous connaissons déjà tous les mystères du monde ; c’est leur usage qui nous est inconnu.

Nous connaissons même l'âge de l’univers : il est plus jeune que nous, de quelques années — celles qui séparent le trou noir de notre naissance, de nos premiers souvenirs de Noël et de la première fois où on nous a laissé jouer, plutôt qu’avec le papier-cadeau, avec l’objet inconnu qui flottait à l’intérieur.

Et il est bon qu’on nous laisse, comme aujourd’hui, nous souvenir un instant du cosmos.

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