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Silhouette d'un homme brandissant un couteau derrière une fenêtre en verre dépoli.

Le tueur en série, essence même de la série télévisée ?

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Les tueurs en série définissent ainsi, plus intimement qu’on le pense, l’esthétique même de la série télévisée.

Silhouette d'un homme brandissant un couteau derrière une fenêtre en verre dépoli.
Silhouette d'un homme brandissant un couteau derrière une fenêtre en verre dépoli. Crédits : coldsnowstorm - Getty

Je suis retombé, dans l’excellent livre que Camille Dalmas vient de consacrer à Chesterton, sur cette phrase définitive de l’un des grands inventeurs de la littérature policière : “Si au XXe siècle, on a donné plus de place aux meurtres qu’à la politique, c’est pour l’excellente raison que le meurtre est un sujet plus sérieux.”

Il semblerait néanmoins que celui-ci ait évolué, et qu’un siècle après Chesterton le meurtre soit devenu une question politique : la figure du tueur en série s’est à ce point démocratisée qu’on ne peut plus faire l’impasse sur ses liens possibles avec la démocratie.

À moins qu’il faille envisager au contraire que l’ancienne république du crime, nom chestertonien du péché originel —    “Vous pouvez juger qu’un crime est horrible parce que vous n’auriez jamais pu le commettre vous-même, moi, je le juge atroce parce j’aurais pu le commettre” — cède du terrain devant une atroce et satanique aristocratie : celle des tueurs en série. 

La première saison de la série Mindhunter, produite et en partie réalisée par David Fincher, finit sur un gag attendu : nos deux détectives/anthropologues, au terme de leurs entretiens avec les grands monstres criminels de la décennie précédente, cherchent à qualifier ceux-ci, tous responsables de multiples crimes, quand l’un d’eux trouve soudain le terme définitif de serial killer : voilà pour la préhistoire du terme, qui sera bientôt francisé — dont la francisation fera même l’objet d’un gag dans La Cité de la peur.

Nous avions alors déjà vu, à la télévision et au cinéma, tellement de crimes de sang que le métier de médecin légiste commençait à nous apparaître aussi naturellement sexy et télégénique que celui de chirurgien.

Il fallut cependant assez vite passer au stade industriel, tant la demande était forte, et plutôt que de multiplier les crimes comme dans d’irréalistes Columbo, on s’aperçut, vers la fin des années 1990, que le phénomène du serial killer fournissait naturellement une solution scénariste éminemment exploitable : il était, par essence, un héros récurrent, et par association, le profiler, celui qui le traquait, l’était aussi. 

Ainsi mes premiers grands souvenirs de séries américaines remontent à la diffusion de la série Profiler dans La Trilogie du Samedi sur M6.

En général, le serial killer était arrêté à la fin de chaque épisode : on était encore dans une phase de transition, les épisodes pouvaient être diffusés dans le désordre, et l’arc narratif, comme cela se généraliserait pendant l’âge d’or des années 2000, s’étendait rarement sur toute une saison — sinon sous la forme diluée de la romance entre héros.

Un épisode de Profiler devait cependant me marquer à jamais par son caractère volontairement ouvert : les enquêteurs, faute de preuve ou de mandat, devaient quitter la maison d’un adolescent tueur, et tout ce qu’on verrait jamais de ses crimes, ce serait un zoom avant sur l’escalier d’une cave, accompagné de musique satanique. 

Les tueurs en série définissent, plus intimement qu’on le pense, l’esthétique même de la série télévisée. 

Les épisodes de l'excellente série policière The Shield étaient ainsi construits sur un intéressant jeu de miroir, qui opposait à chaque fois deux équipes de détectives, l’une corrompue et violente, qui faisait tout le charme transgressif de la série, et l’autre, plus ennuyeuse, qui travaillait à l’ancienne par le recueil d’indices, l’interrogation des témoins et la bonne vieille intuition. 

Une seule fois, cette équipe ennuyeuse et morale s’est vue attribuer une enquête au long cours, et c’était justement car l’un de ses deux enquêteurs avait reconnu chez un adolescent, responsable d’un simple vol avec effraction, toutes les caractéristiques d’un futur tueur en série. 

Et cela l’avait si profondément obsédé qu’on le vit un jour, lui, le bon flic, ressortir de sa maison et étrangler soudain le chat qui l'empêchait de dormir depuis deux ou trois épisodes : il voulait, par cet acte, accéder à la psychologie du serial killer, et toucher de ses mains ce sombre paradoxe qui fait du serial killer, en dernier lieu, et si raffiné soit-il souvent dans la fiction, depuis l’aristocratique Hannibal Lecter jusqu’au raffiné Dexter, une figure exemplaire de démocrate : car ce dont il se nourrit, c’est de quelque chose qui forme, pour la plupart des philosophes politiques, la substance même de la démocratie : non pas tant l’égalité que l’empathie.

Et c’est celle-ci, peut-être, valeur triomphante et malmenée de notre monde, que les tueurs en séries, qui en sont, c’est là au fond leur unique pathologie, mystérieusement dépourvus, veulent enfin connaitre — l’empathie comme miaulement de supplique du chat, comme dernier stade, irréversible, de leur relation avec leur victime.

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Bibliographie

Camille Dalmas, Le paradoxe G. K. Chesterton

Le paradoxe G. K. ChestertonCamille DalmasEditions de l'Escargot, 2019

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