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Le savoir encrypté des tutos youtube

3 min
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Le niveau de précision des tutoriels sur YouTube est beaucoup trop élevé

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C’est quelque chose qui m’a toujours agacé : le niveau de précision des tutoriels sur YouTube est beaucoup trop élevé. On veut apprendre à changer une roue on ne nous épargne pas un passage sur le calcul de la profondeur des rainures avec une pièce d’un euro, on aimerait des conseils pour préparer un porridge onctueux on finit avec une étude comparée des effets du seigle et de l’épeautre sur la paroi de l’intestin grêle, on voudrait changer une ampoule on finit par écouter des considérations sur l’apoptose industrielle et l’obsolescence programmée. 

Et je ne parle pas des tutoriels de jeux vidéo dans lesquels entrent les interminables saluts liminaires et les innombrables supplications d’abonnement finales, on a peut-être une chance d’entrevoir la solution cherchée à l’énigme du temple. 

Ce décorum et ce verbiage omniprésent ont fini par complètement faire oublier la promesse d’efficacité incomparable et d’intermédiation radicale promise par la révolution numérique. 

Je me suis même demandé à un moment si tous ces tutos n’étaient pas des publicités déguisées pour tous les professionnels de l’ancien monde que ces bavardages finissaient par rendre compétitifs : plutôt un garagiste taiseux et arnaqueur que ces changements de plaquettes de frein entrecoupées de monologues rousseauistes, plutôt un spécialiste non conventionné qu’encore une vidéo d’Enjoy Phœnix. 

On était presque là devant ‘Les précieuses ridicules’. La vie numérique s’accompagnait de normes de sociabilités extrémistes. J’ai replongé 20 ans en arrière et je me suis souvenu de l’invention de la « netétiquette », opposée, aux premiers temps du web, au « septembre éternel », en référence à ce moment où l’arrivée annuelle des étudiants sur les forums ‘usenet’ s’accompagnait d’une brutale dégradation de ceux-ci — l’arrivée du web, du forum 18-25 du site Jeuxvideo.com à la Ligue du LOL, tendant à confirmer ces craintes : le septembre éternel comme hivers nucléaire de la conversation en ligne. 

Ces bavardages et ces remerciements, cette économie somptuaire de la gentillesse, que j’avais spontanément pris pour de la pusillanimité étaient en réalité une réaction immunitaire à la violence du web. 

Mais, devant le caractère atrocement minutieux d’un autre tutoriel — « trucs et astuces à savoir avant d’acheter un modèle d’occasion » — je me suis formulé une autre hypothèse quant à l’origine de notre goût pour les normes de politesse et pour l’économie somptuaire qui encadre en général toutes les activités humaines. 

Évidemment, j’allais tester les vitres mais peut-être pas la couleur du lave-glace ou l’hygiène ombilicale de la prise allume-cigare. 

Pourquoi mon YouTuber se délectait-il autant de ce genre de détails ? 

L’usure asymétrique des pneus était-elle à ce point dangereuse ? 

En réalité tout importait, mais non pas sur ce véhicule ci, mais dans un environnement statistique plus large.

Les précautions oratoires de mon youTuber, son goût délirant du détail était celui d’un actuaire, d’un spécialiste des probabilités appliquées au calcul des polices d’assurance — un maniaque de l’usure asymétrique du globe.

Il avait vu tellement de fruits qu’il savait par avance où le ver se cachait. 

Ce que j’avais pris pour une prudence excessive relevait en réalité d’une conscience tragique de la vulnérabilité des choses — celle du dermatologue qui voit des cancers généralisés de la peau dans le moindre grain de beauté. 

Renversant alors ma théorie de la superficialité du détail et de la vanité du somptuaire je me suis demandé si ces normes de politesse et cet incessant bavardage, ce bruit de papier soie froissé autour des activités humaines n’avait pas une fonction anthropologique supérieure : il serait la façon que les civilisations antérieures à l’usage massifié de la statistique auraient trouvé de stocker l’ensemble des savoirs nécessaires à la vie. 

Des dictons météo aux interdits inexplicables, un savoir encyclopédique lentement amassé à travers les générations, et cruciale à la survie de l’humanité, aurait été caché là, et il est revenu aux YouTuber, ces infatigables questionneurs du quotidien, de le découvrir enfin, non pas en questionnant, comme les stand uper et les romanciers romantiques, les fausses évidences ankylosées autour de nous et les torticolis de l’habitude qui nous ridiculisent sans cesse, mais en reconnaissant la valeur intrinsèque de la moindre de nos actions. 

Des tutos de mécanique aux tutos de maquillage l’histoire est la même : celle de la redécouverte émerveillée des statistiques encryptées dans l’économie somptuaire. 

Les YouTubers savent que rien de ce qui est humain n’est entièrement anodin, et que tout homme, plus emmailloté qu’un pharaon dans des conseils de grand-mère, vit prisonnier d’une pyramide, dont il occupe toujours, en tant que dernier responsable de la survie de l’espèce, la pointe étriquée mais brillante. 

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