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L'oeuvre "Fontaine" de Marcel Duchamp

Les urinoirs comme objet métaphysique parfait

4 min
À retrouver dans l'émission

L’un des grands plaisirs de ma vie consiste à descendre ivre les escaliers qui mènent aux toilettes d’un café pour y trouver un urinoir.

L'oeuvre "Fontaine" de Marcel Duchamp
L'oeuvre "Fontaine" de Marcel Duchamp Crédits : Dan Kitwood - Getty

Mieux qu’un alcootest, l’opération me permet de mesurer mon véritable taux d’alcoolémie et de reprendre mon souffle, le regard dans le vide, les oreilles et les yeux soudain soulagés, les épaules ondoyantes encore de la marée sociale qui m’a déposé là, dans cette longue grotte aux parois recouvertes de petits carreaux en céramique noire et aux espaces plus disloqués que des momies de pharaons.

Mes rares sorties alcoolisées trouvent là leur nécessaire contrepoids — je retrouve dans ma descente, engourdi par l’ivresse, la lente solennité du balancier d’une horloge comtoise, et je me souviens de ces moments délicieux que je passais autrefois aux toilettes, en pleine partie de cache-cache dans la ferme de mes grands-parents, à la fois heureux d’avoir trouvé là la meilleure cachette, la cachette interdite, la seule qui fermait, et impatient de retourner au plus vite dans la dangereuse arène où un seul regard suffirait à me tuer. 

Aller aux toilettes : c’est le seul véritable moment de pause que je connaisse — et utilisable même en mode multijoueur. 

Alors dès que j’arrive à m’arracher à mon quotidien rempli d’enfants et d’obligations, puis à mes amis qui boivent et qui parlent à n’en plus finir, pour retrouver le silence, presque tabou, des sanitaires, je me sens plus inspiré que Dante visitant les enfers, je suis là-bas tout près des grands mystères, flottants, métaphysiques du monde — et ce sans même à avoir à convoquer ces deux importantes déités des toilettes parisiennes que sont la sexualité et la drogue. 

Ces espaces souterrains, nés de la soudaine vitrification d’une cave, sont l’un des charmes de Paris, malgré leur propreté très relative — mais que l’alcool ingéré compense largement.  Et à chaque fois leurs recoins labyrinthiques m’enchantent, jusqu’à la découverte, presque aussi chevaleresque qu’un graal, de la vasque étincelante de l’urinoir convoité.

Je me souviens de la réponse de Bacon au Inrocks — c’était d’ailleurs la première fois que je lisais ce magazine —, à une question sur l'origine de son portrait d’un homme aux toilettes : “la nudité humaine me fascine, et j’adore la porcelaine”.

Comme je comprends Bacon.

Comme je comprends aussi Duchamp : je me suis toujours dit que si je devenais riche un jour, je constituerais la plus grande collection mondiale d’urinoirs, d’urinoirs lisses et aux merveilleux reflets de cardioïdes — un véritable paradis topologique, un musée mathématique presque aussi fascinant que celui qu’on peut voir dans les masques en plâtres de la collection de modèles mathématique de l’institut Poincaré.

Je collectionne en attendant les assiettes en porcelaine, et j’ai failli acheter, un jour où j’avais de l’argent, un petit tableau crémeux de Mireille Blanc, une peintre qui excelle dans la représentation de ces onctuosité lumineuses et baroques, que le 18e siècle mettait au centre de ses tables, et que nous rétrocédons trop souvent aux espaces souterrains. 

J’étais là, à réfléchir à l’impact raté de la révolution surréaliste sur l’histoire de l’art, quand j’ai repensé à cette stupide mouche que l’industrie du nudge tente d’apposer sur les urinoirs du monde entier, pour éviter que les hommes ivres s’éclaboussent — on a rarement vu sotériologie plus médiocre, et je me suis dit, méchamment, que s’il était là, l’héritage politique d’Obama, qui se réclamait du nudge et de son misérable messianisme, l’Amérique avait bien mérité Donald Trump.

Je n’avais, moi, même ivre, pas besoin d’une mouche pour me comporter moralement. Et je m’absorbai aussitôt, triomphant, dans le visqueux dessin d’un 6. Ou d’un 9, je ne savais plus, ou plutôt d’un 6 inversé — j’avais perdu un instant cet instinct si sûr que j’avais d’habitude, à la surface, pour distinguer une image de son double, et je n’arrivais plus à me souvenir, malgré mes différents essais, dans quel sens bouclait le 6. 

J’ai alors frissonné un instant, comme si la main de Kant, celle venue des profondeurs les plus froides de l’univers, et dont on ne peut savoir a priori si c’est une main droite ou main gauche, m’avait touché l’épaule.

Je dois alors à l’alcool une illumination soudaine, et à l’alcool aussi de l’avoir oubliée : la symétrie, c’est tout ce dont je me souviens, était la chose la plus profonde que nous pouvions concevoir, le dernier grand secret de l’univers, la trame même du monde, la clé commune aux galaxies spirales et aux groupes de Gallois : le monde n’était pas seulement rempli de choses, mais il claquait aussi, à travers ces structures, comme une porte battante dans un grand château vide.

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