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Les vêtements techniques

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Il ne se vend déjà presque plus de fers ou de planches à repasser.

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. Crédits : Monty Rakusen - Getty

J’ai entrepris, un soir de l’été dernier, de rejoindre la mer depuis la gare d’Yvetot. Ça fait une quarantaine de kilomètres et c’est généralement plat. Mais c’était déjà le mois d’août et j’avais oublié un détail astronomique : l’été n’est qu’un long pourrissement des grandes journées de juin et la nuit s’est mise à fermenter autour de moi à peine les faubourgs d’Yvetot dépassés.

La moindre déclivité du sol, accompagnée d’un agrandissement fantastique des hêtres, me plongeait dans des mares épaisses d’obscurité poisseuse. 

J’avais la lumière de mon téléphone mais j’avais dû choisir entre éclairer la route ou me signaler aux automobilistes. 

Confiant en la nature réfléchissante des bandes de mon maillot, j’avais choisi d'éclairer le mètre carré qui me faisait face, faisant apparaître les cornes du diable dans les ombres de mes câbles de freins. 

Cela fait longtemps que je n’avais pas eu aussi peur. 

Les moissons sont tardives dans le pays de Caux et j’ai été ramené à la civilisation par les lumières ralenties des grosses moissonneuses-batteuses qui évoluaient au loin. 

Personne n’a plus aimé l’agriculture industrielle que moi à cet instant. 

Si l’accès au royaume des cieux exige que soient séparés le bon grain et l’ivraie j’avais en face de moi les portes du paradis. 

Je restais évidemment méfiant, les yeux plus fixés sur le sol que la caméra au début de Lost Higway de Lynch.

J’avais lu sur des forums que l’automne, tout proche, dans la nuit fraîchissante, était la saisons la plus périlleuse du cyclisme cauchois : les énormes machines qui déterrent les betteraves, ces cailloux éphémères des terres un peu glaiseuses, emportaient avec elles des éclats de silex aussi tranchant que du verre. 

Le printemps est plus inoffensif. De mystérieuses aides européennes transforment le lourd pays de Caux en pays du lin, agité de vagues bleues puis, une fois celui-ci coupée, marqué par le passage au milieu d’elle des ailerons de requins inoffensifs des machines destinées à le retourner, en le faisant passer sur la boucle dentelée d’un ruban de Möbius en caoutchouc. 

Trois saisons, trois plantes, trois substances lumineuses, le sucre, la farine et le lin, quatre en comptant le sel hivernal d’une ostréiculture en plein développement sur le littoral : j’ai voulu pleinement jouer le jeu de cette élégante requalification du paysage champêtre, de cet assolement intelligemment poussé, presque, jusqu’à la reconversion industrielle, en achetant un élégant pantalon en lin clair pour mes escapades maritimes estivales. 

C’était une erreur.

Les vallons ennoyés de chauve-souris qui m’avaient fait si peur dans la nuit sont les bassins versants de plusieurs petit fleuves côtiers qui communiquent, dans l’arrière-pays, par une infrastructure touristique destinée, elle aussi, à vanter, les beautés de la lavande normande : la véloroute du Lin. 

Le plus petit de ces fleuves côtiers, la Veules, après avoir longtemps alimenté des moulins et des machines à battre le lin, est aujourd’hui laissé à lui-même et forme sur la plage un grand delta effacé à chaque marée haute. 

Il est peu probable que j’entame à mon âge une carrière scientifique et je lutte de toutes mes forces contre un penchant irrésistible à l’érudition locale, mais s’il y a une tâche à laquelle je suis certain que je pourrais consacrer ma vie, c’est à l’étude quotidienne de ce delta perpétuellement mouvant, à ce modèle réduit naturel d’un écosystème alluvial.

J’avais mon pantalon de lin la dernière fois que j’ai voulu en franchir à gué le bras principal. Mon pantalon de lin et mes jambes de cyclistes enflées par la peur de la mort. 

Je me suis retrouvé avec mon pantalon coincé, incapable de le monter ou de le descendre.

Si j’avais été pêcheur à pied  j’aurais pu mourir noyé. 

C’est à cet instant que j’ai compris que les vêtements technique, que je réservais jusque là à ma panoplie cycliste un peu honteuse, était l’avenir de l’habillement humain.

Il ne se vend déjà presque plus de fers ou de planches à repasser.

Les pantalons en stretch infroissable, dont il existe aujourd’hui des modèles parfaitement coupés et naturellement sur mesure, seront les jeans du 21 e siècle.  

Le costume du futur, léger comme la tenue civile d’un super-héros, ajusté comme la nuit, sera un vêtement technique. 

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