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Stand d'une brocante

Archéologie des vide-greniers

3 min
À retrouver dans l'émission

"Cet âge du monde mourait autour de moi et ce vide-grenier avait quelque chose de pompéien."

Stand d'une brocante
Stand d'une brocante Crédits : Tim Graham - Getty

La scène s’est répétée des dizaines de fois le dimanche, à vélo, de Couilly-Pont-aux-Dames à Dammartin-en-Goële, de Marines à Méru, je me suis retrouvé coincé, comme dans une pleine page des aventures de Tintin, au milieu du vide-grenier annuel, arrêté dans la course par un peloton serré de tricycles Smoby d’occasion. Et toutes ces villes que j’avais traversées si souvent, dont je n’avais vu de vivant que les alarmes clignotantes sous les pignons pointus, que les boulangeries drive, que les jets de Kärcher jetant au loin des arc-en-ciel, que les chiens hurlant à mon passage, tout cet univers un peu statique de la grande banlieue pavillonnaire se mettait ces jours là soudain en mouvement — et le terme de vide-grenier, hâtivement peint sur des cartons à l’entrée des villages, se mettait à représenter quelque chose d’incroyablement réel, c’était vraiment comme si la main d’un géant avait retourné toutes les maisons pour saupoudrer le sol de toutes les marchandises accumulées sous leur toit depuis un quart de siècle. Ces villes perdues de l’agglomération parisienne prenaient soudain, en plein été, la forme remuante et inversée d’une boule à neige, et le petit château gonflable dressé là-bas devant l’église, et sur lequel rebondissaient les enfants des années 10 de notre jeune siècle, ce petit château, comme un volcan de plastique, projetait des scories dans toutes les rues du village. 

J’ai visité récemment le petit village escarpé de la Drôme dont Haroun Tazieff fut le maire, mais ce sont ces jours là les maires de ces villages sans charmes particuliers qui jouent le mieux aux volcanologues en dessinant à l’avance, sur les trottoirs, à la craie de couleur, les emplacements exacts où atterriront les futurs objets projetés dans les airs.

Ce sera alors, pendant quelques heures, sur ces parcelles presque archéologiques d'un mètre de large, toute l’intimité d’une maison qui sera renversée sur le sol, tous les secrets vernis et plastifiés d’une famille — et avec eux comme le fantôme d’une civilisation, la nôtre, toujours sur le point de mourir, d’une culture toujours sur le point de se défaire.

L’objet le plus singulier que j’ai vu, ce jour-là, c’était justement le visage évanescent et psychédélique d’Ulrich, sur le quatrième tome de la vieille édition en Folio de L’homme sans qualité de Musil — le récit inachevé des derniers mois de l’empire austro-hongrois.

C’était l’allégorie exacte de ce qui se passait autour de moi, de cette tornade qui s’était abattue sur le petit village. Une époque à jamais révolue se montrait, autour de moi, pour la toute dernière fois : tous ces objets, je ne les reverrai jamais, les enfants qui avaient possédé ces jouets étaient devenus des adultes et c’était comme si leurs propres maisons les avaient chassés. Cet âge du monde mourait autour de moi et ce vide-grenier avait bien quelque chose de pompéien.

Il y avait un manège Playmobil vendu avec son moteur, un manège presque identique à celui que j’avais essayé, un jour, en Allemagne, et qui m’avait paru, il y a 25 ans, la chose la plus futuriste du monde. Il y avait une pile de VHS d’Il était une fois l’homme et un magnétoscope susceptible d’en rejouer la Toccata liminaire. Il y avait une intégrale Simenon et le Quid de 1995 — c’était l’unique moyen de trancher un débat de culture générale, avant qu’internet apparaisse, et que la culture générale, comme genre intellectuel, disparaisse avec lui. Il y avait des assiettes dépareillées, des cendriers publicitaires, des services à liqueurs, des collections de CD et des BD des Bidochons et des Tuniques bleues, ainsi qu’un Natacha et un Docteur Poche. Il y avait aussi deux exemplaires d’Harry Potter et la coupe de Feu, ce qui signifiait cruellement que les antiquités dispersées ici, c’était déjà celles d’une génération postérieure à la mienne — le temps basculait là, dans sa couverture poisseuse comme une géante rouge, à une vitesse vertigineuse. J’étais déjà, à 39 ans, presque un vieil homme, de ceux qui marchent mélancoliquement au milieu des choses trop connues et qui se laissent déjà plus facilement séduire par la nostalgie que par la nouveauté.

J’ai ainsi acheté, à ma fille aînée, comme pour retenir le temps, la novélisation illustrée du film ET. Et calculant que ma fille en était aussi éloignée, à sa naissance, que je l’étais de L’étrange créature du lac noir de Jack Arnold, ma vie a soudain acquis quelque chose de marécageux, et les emplacements encore vides, mais parfaitement dessinés du vide-grenier se sont mis à ressembler aux parcelles non-loties d’un cimetière.

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