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Mecklenburg-Western Pomerania

Les villes allemandes

3 min
À retrouver dans l'émission

Ce qui me fascine le plus sur les cartes routières de l’Allemagne ce n’est pas que les autoroutes soient sans limitation de vitesse, c’est que les villes y soient si nombreuses.

Mecklenburg-Western Pomerania
Mecklenburg-Western Pomerania Crédits : picture alliance - Getty

Ce qui me fascine le plus sur les cartes routières de l’Allemagne ce n’est pas que les autoroutes soient sans limitation de vitesse, c’est que les villes y soient si nombreuses. Ce que l’Allemagne a de vraiment inextricable, c’est sa forêt hercynienne, le tombeau des aigles de Varus, ses sortilèges wagnériens qui se confondent pour moi avec son réseau urbain.

Je suis allé, à peine mon premier roman terminé, voir une expo sur Claude Shannon, le véritable père de la théorie de l’information, au musée des télécommunications de Francfort. Je me souviens qu’à la frontière, au-dessus de Forbach, on voyait tourner une roue dans le chevalet d’une mine : l’Allemagne emprunterait quelque chose à cet effet de théâtre. Le décor s’était soudain rétréci, il n’y aurait bientôt plus, au milieu des collines verdoyantes de la Sarre, qu’à peine assez de place pour laisser passer notre train, le paysage aurait soudain quelque chose d’aussi symbolique, d’aussi anormalement complet que celui d’une modèle réduit ferroviaire. La vallée enfin nous avait déversé dans la conurbation rhénane et ce ne serait plus, jusqu’à Francfort, qu’une seule ville immense, ferroviaire et industrielle, de Manheim à Darmstadt. 

La première image que je garderais de Francfort, ce serait l’immensité, plus grande et plus variée qu’un pupitre d’orgue ou que la télécommande d’une machine de Shannon, du stand de saucisses de la gare, aux variétés illimitées et câblées comme un synthétiseur primitif par les boucles de toutes sortes de bretzels. Je me souviens aussi de la maison natale de Goethe, du gros symbole bleu de l’euro à l’aplomb de la tour de la BCE (Banque Centrale Européenne) et de la largeur infinie des boulevards piétons recouverts de pavés autobloquants. 

Des rues piétonnes et un insigne gigantesque, celui de Mercedes, cette fois : ce serait encore l’image que j’aurais de Stuttgart. 

Car, malgré ce symbole tournant de dévotion automobile, c’était le caractère piétonnier des centres villes allemands qui m’avait marqués. Plus encore, j’avais été surpris par la variété des activités qui se déployaient là — comme si un peu du monde médiéval des foires avaient survécu à leur destruction par le feu et à leur froide renaissance, dans les années d’expiation du Wirshaftwunder

Je suis monté au sommet des Fernsehturm, d’où furent diffusés tous les épisodes de Derrick — les Fernesthurm comme autant de derricks destinés à expurger l’âme allemande de ses crimes. 

J’ai vu aussi passer, dans les rues, des rosalies à pédales qui baladaient, autour d’un fût, quelques buveurs de bière à la jovialité restreinte par les mouvements de balancier de leurs jambes. 

J’ai assisté, dans les rues d’une petite ville du nord, à l’étrange bacchanale des adolescents qui dansaient en tenant par la main une longue guirlande composée de milliers de mignonnettes de liqueurs. 

J’ai observé à Francfort le filet de bave sortir d’un didjeridoo qui s’épanchait vers le sol, j’ai écouté cet autre adolescent blond qui jouait du Bach sur son hang cuivré en forme de wok ou de barbecue. 

J’ai vu enfin, devant la cathédrale de Fribourg, seule survivante du bombardement de la ville, un vendeur de rue qui vendait, comme la réduction, ou l’exacerbation, plutôt, des qualités gothiques de l’édifice, une fleur de lotus en fil de fer articulé. 

Les villes d’Allemagne sont ainsi pleines, dans mon imaginaire, de miniatures cocasses. Cela tranchait, de façon spectaculaire, avec ce que connaissait de leurs banlieues, où je résidais en général, dans le cadre ennuyeux d’un jumelage. 

Là-bas tout était net, recouvert d’herbe foncée et de briques sombres, tout avait l’air fini, achevé depuis toujours — et d’une extrême ingratitude. 

Ce pays avait une façon bizarre d’être riche, une façon appliquée et disgracieuse. Il était riche à l’image, un peu consternante de banalité, d’une grosse Mercedes. Il avait toute les options, toute la profondeur grumeleuse d’un pain de seigle, d’un roboratif et régulier Schwartzbrot, mais sans les vides exacerbés et joueurs du pain blanc auquel mon palais était habitué — un palais latin, rêveur et un peu vain, un palais comme ces grandes constructions à jamais inachevées qu’on voit sur le pourtour de la Méditerranée, et qui doivent terrifier les banlieusards allemands.

Reste pourtant, après plusieurs voyages et plusieurs semaines de résidence dans leurs banlieues verdâtres, une attirance intacte pour ce grand tissus de ville qui recouvre l’Allemagne et qui demeure, à portée de voiture ou de train, une sorte d’ Atlantide romantique, d'Océanie onomastique, de continent à l’exotisme intact — et où peut être, maintenant que les obligations protocolaires d’un collégien qui fit le choix étrange de l’Allemand première langue s’éloignent de moi, je ne retournerais jamais plus. 

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