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Viaduc de Barentin (1847)

Les villes de mon enfance

3 min
À retrouver dans l'émission

Les flammes rougeoyantes du bûcher de Jeanne d’Arc, dans le petit diorama d’un musée de Rouen, ont eu quelque chose d'un peu prophétique.

Viaduc de Barentin (1847)
Viaduc de Barentin (1847) Crédits : Universal History Archive - Getty

Les villes de mon enfance, aussi loin que je remonte, avaient quelque chose de maudit : en cela les flammes rougeoyantes du bûcher de Jeanne d’Arc, dans le petit diorama d’un musée de Rouen, ont eu quelque chose de prophétique, comme le piranésien viaduc en briques de Barentin : j’ai grandi dans les décombres de Babel du monde industriel tardif — mais mon père, qui travaillait sur le plateau, dans le commerce de détail, nous avait hissé au-dessus de la vallée maudite. Je me souviens même avoir visité, avec une connaissance à lui, une sorte de cité idéale destinée, je crois, à accueillir d’anciens prisonniers en phase de réinsertion. Tout ce dont je me rappelle c’est que les pavillons étaient identiques, et que l’homme qui nous les faisait visiter, moitié gardien de prison et moitié urbaniste, possédait un pass universel qui ouvrait toutes les portes — je n’aurai pas été plus impressionné en présence de Saint Pierre, et ces petits cubes blancs d’habitation, je les ai retrouvés plus tard dans les vues renaissance d’une cité idéale :  ici, même le crime avait été vaincu. 

Je devais hélas retomber, dès l’année suivante, dans le canyon d’une ville ancienne et archaïque : mes seuls souvenir du Rennes des années 80 se résument à la sensation d’écrasement provoquée par la hauteur abyssale et pluvieuse des toits, à la sortie du Jacadi où on était venu m’acheter un bermuda et des chaussettes écossaises montantes pour la rentrée — je ne savais pas que le ciel pouvait être si loin, ni que soleil pouvait se résumer ici au reflet verdâtre et maladif de là croix clignotante d’une pharmacie dans une flaque d’eau —, et à la terreur claustrale qui m’avait saisi en visitant le Thabor, le parc aux souterrains remplis de stalactites artificielles, et que je savais telles, sans autre explication possible que la volonté perverse de provoquer mon effroi enfantin. 

Paris, enfin, la troisième ville de mon enfance, m’apparaîtra toujours, comme la capitale d’un conte entourée par un marécage maudit, derrière la double ceinture de son périphérique cyclopéen et de ce grand bois rempli de sylphides empoisonnées où il n’était pas bon de se perdre la nuit.  

Mais ma terreur des villes avait à peine besoin, pour s’exprimer, de tous ces gigantesques appareillages. 

Elle était là toute entière dans le fond répugnant et criard des flippers, dans les gargouilles dégoulinantes dessinées au revers des skates, et plus étrangement je la retrouvais aussi dans la jungle aplatie des tapis de billard. 

Il n’y avait, phénomène singulier, aucun café autour de mon lycée, un lycée neuf et plus rural que banlieusard, un lycée qui s’était retrouvé dédié, par un mauvais coup du sort, à la peintre Marie Laurencin, dont les tableaux plus fades que les ciels hivernaux du Gâtinais, ne trouvaient déjà grâce qu’aux yeux des fans de Joe Dassin, qui la citait dans L’été indien. 

Il n’y avait aucun café, autour de mon lycée si pâle, mais un grand billard allait bientôt ouvrir, avec ses néons, ses alcools forts et la présence inquiétante, autour d’un scooter dont le moteur paraissait destiné à tourner sans fin sur le petit parking, partagé avec la pizzeria dell arte voisine, d’une population interlope, et encore innommée — on ne disait plus trop loubard mais le terme racaille ne s’était pas encore généralisé. 

Il ne m’était rien arrivé de grave, ici — à peine avais-je dû un après-midi vider mes poches et remettre à mes agresseurs, de mémoire, un zippo alimenté au mélange pour moteurs deux-temps, qui fumait terriblement, et un paquet de feuilles OCB — mais ce lieu, sans oser vraiment l’avouer, car je le fréquentais parfois, ce lieu me terrifiait, ce lieu par lequel mon enfance finissante était déjà happée par la grande ville aux tentacules venimeuses et feutrées. 

Je me souviens d’ailleurs que la première fois que je me suis rendu seul à Paris, je devais dégager une telle impression de naïveté et de terreur qu’à peine sorti de ma rame de métro, deux âmes charitables se sont empressées de donner à mes craintes vagues la réalité qui leur manquait, en m’entraînant dans un couloir isolé pour, une nouvelle fois, me dérober mes OCB. 

Ils avaient cependant eu le scrupule, avant de repartir, de regarder si ma montre n’avait pas une valeur quelconque, mais ils me l’ont laissée.  C’était une montre Snoopy rayée que ma grand mère avait trouvée sur le parking du Leclerc de Laval et sur laquelle il était provincialement écrit : « Laissez-moi dans mon ignorance je suis résolument heureux. »

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