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Ville de Calais

Métropoles et villes de province

3 min
À retrouver dans l'émission

Les vrais provinciaux de notre monde sont désormais les habitants des métropoles.

Ville de Calais
Ville de Calais Crédits : Valery Inglebert / EyeEm - AFP

Il y a deux fois où, voyant les affiches d’un film, j’ai eu pitié des producteurs : impossible que cela marche jamais, trop ringard, trop moche, personne n’aura jamais envie d’aller voir ça. 

La première fois c’était l’affiche de Bienvenue chez les ch’tis, 20 millions d’entrées. La seconde fois c’était Intouchables, 19. 

Voilà. J’étais déconnecté. Je n’avais plus aucun instinct. Cet instinct qui m’avait conduit à aller voir Les Visiteurs un jour d’hivers 93 à Laval. Qui m’avait conduit à aller voir L’ours, quelques années plus tôt, à Milly-la-Forêt. 

Le vieux pont médiéval sur la Mayenne, la forêt de Fontainebleau tout proche : non seulement c’était le bon choix sociologique, mais ça marchait même géographiquement à merveille. 

Mais cette grâce, cet instinct du box-office, cette fusion gaullo-mitterrandienne avec la France devait peu à peu s’estomper et je n’irais pas voir La Haine, en 1995, au cinéma Arcel de Corbeil, pourtant idéalement situé à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau des Tarterêts, ni Titanic, deux ans plus tard. 

Je sombrerais même plus tard dans une cinéphilie si exigeante que je me vexerais presque quand je ne serais pas seul dans la salle. Je me souviens de mon mépris, au mois d’avril 2001, pour ce couple d’ami qui sortait enthousiaste d’un feel-good moovie. Connaissant avec exactitude, à cette époque, les sorties de la semaine et les horaires des séances, j’en avais conclu qu’ils devaient forcément avoir vu Beijing Bicycle, et j’étais gêné pour eux de s’être laissés prendre à ce remake oriental et mainstream du classique de De Sica, Le voleur de bicyclette. J’étais prêt, même, à leur faire la leçon. Mais je n’y étais pas du tout, en fait : ils sortaient simplement, comme 9 millions de Français, du Fabuleux destin d’Amélie Poulain. 

J’avais définitivement décroché. 

Un ami me faisait remarquer l’autre jour que les vrais provinciaux de notre monde sont désormais les habitants des métropoles. 

Ce sont eux qui s’accrochent à des traditions immuables, à leurs lattes, leur brunch, à leurs rites identiques de sortie par le haut de la modernité et d’un retour éternisé à la paix marchande, éclectique et raffinée de la Belle époque. 

Le nombre de barbier à Bordeaux et Nantes est une donnée alarmante. 

Le snobisme, autrefois chasse gardée des cinéphiles — ce peuple de provinciaux qui vivaient cachés dans le sous-sol de la cinémathèque, sur la colline de Chaillot, ou dans les grottes des ciné-clubs de la montagne Sainte-Geneviève, le snobisme a dévalé les pentes et contaminé tous les centres urbains. Le snobisme comme classe sociale et reconstitution, à moindre fait, d’une classe moyenne évanescente. 

Le succès monstrueux des ch’tis, au loin, est une donnée rassurante. 

Il y a un monde autour de nous. Nous le connaissons mal et c’est très bien ainsi. 

On vit au cœur d’un monde trop délicat pour rire des aventures alcoolisées d’un facteur amoureux. 

On va de moins en moins au cinéma d’ailleurs on préfère l’aventure esthétique du latte art — cette technique de dessin qui consiste à verser doucement du lait chaud dans un café latte. 

On ne va plus non plus dans les musées, depuis que le Louvre est à Lens et Pompidou à Metz — on préfère le street-art

Nous sommes résolument des primitifs. Ce sont les villes qui ont hérité des toutes les traditions artisanales des campagnes détruites. C’est ici qu’on sculpte la corne pour fabriquer des couteaux, ici qu’on vend la laine en pelote, qu’on fabrique de la bière, qu’on mange des tripes, des bettes, des rutabagas et des pâtissons farcis. 

Les métropoles ressemblent aujourd’hui à des écomusées ruraux. 

A quoi reconnait-on qu’on a quitté Paris ? A quelques plaisirs décadents et typiquement vingtième siècle qu’on va rechercher en voiture : faire ses courses dans un hypermarché Leclerc, aller faire un bowling en zone périphérique, aller voir un Marvel dans un multiplexe. 

J’ai ainsi été voir Docteur Strange à la Cité Europe, tout près du terminal Eurotunnel de Calais. 

Il était minuit passé quand je suis sorti et j’étais à plus d’une heure de marche de mon hôtel mais, vus du rond-point panoramique du boulevard de l’Europe, les abords de Calais avaient cette nuit-là quelque chose d’une drogue hallucinogène. Et Paris, New-York et Hong-Kong, dont j’avais vue les ruelles serrées se tordre entre les mains expertes de Benedict Cumberbatch, n’étaient plus, au loin, que des villes de province étriquées et mesquines. 

Alors j’ai compris que j’étais venu là pour me réconcilier avec la France : je savais que c’était là que Bienvenue chez les Ch’ti avait fait autrefois ses meilleurs chiffres nationaux. 

Dimanche soir, j’ai regardé les Tuches

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